Qui veille au grain ? Du consensus scientifique à l'action publique
Partie II. Un système vulnérable

Les bouleversements globaux comme le changement climatique, le déclin de la biodiversité et l’épuisement des ressources non renouvelables pèsent de manière croissante sur l’organisation des sociétés humaines. Ces menaces sont à l’origine de perturbations brutales ou de long terme pouvant avoir de nombreuses conséquences sur la sécurité alimentaire. L’organisation actuelle du système alimentaire en France comme dans d’autres pays industrialisés le rend particulièrement vulnérable dans ce nouveau contexte. Les conditions ayant permis au modèle agro-industriel de voir le jour et de prospérer sont entièrement remises en cause. Sans changement de modèle, notre sécurité alimentaire est menacée.

De quoi parle-t-on ?

Cette partie repose sur l’exploration des concepts suivants, appliqués au système alimentaire (Figure II.1).

Menace : contexte susceptible de produire des perturbations touchant un ou plusieurs maillons des systèmes alimentaires. Plus une menace s’aggrave, plus ces perturbations sont fréquentes et intenses. Exemples : dérèglement climatique, épuisement des ressources pétrolières.

Perturbation : tendance ou événement affectant les systèmes alimentaires. Les perturbations graduelles (ou stress) ont des conséquences diffuses et progressives. Elles sont relativement prévisibles, bien que leur dynamique soit variable dans l’espace et le temps. Elles conduisent à des dégradations de fond des maillons constitutifs des systèmes alimentaires et peuvent accroître la vulnérabilité de ces derniers face aux perturbations brutales. Exemple : diminution du niveau moyen d’humidité des sols agricoles, déclin des insectes auxiliaires de cultures. Les perturbations brutales (ou chocs) correspondent quant à elles à des événements soudains, peu prévisibles, provoquant des situations de crise aux conséquences plus ou moins graves selon leur durée, leur intensité, et la vulnérabilité des éléments affectés. Exemples : vague de chaleur, choc pétrolier.

Risque majeur : perturbation brutale exceptionnelle susceptible de survenir en toutes circonstances, avec de lourdes conséquences pour les systèmes alimentaires et pour d’autres services et infrastructures critiques (système de santé, transport de marchandises, distribution d’énergie, etc.). Ces crises ne sont généralement pas associées à une menace en particulier. Toutefois, l’aggravation des menaces globales rend plus probable la survenue de certains risques majeurs. Exemples : dysfonctionnement du système électrique, crise sanitaire.

Facteur de risque : caractéristique d’un système alimentaire qui accroît sa vulnérabilité face à une ou plusieurs perturbations données. Exemples : homogénéité des systèmes agricoles, complexité de l’appareil technologique.

Figure II.1 : visualisation des concepts utilisés. Les menaces produisent des perturbations ayant des conséquences négatives sur un ou plusieurs maillons (cercles) du système alimentaire. Les risques majeurs correspondent à des perturbations brutales exceptionnelles, rendues plus probables du fait de l’aggravation de certaines menaces. Les facteurs de risque sont des caractéristiques propres au système alimentaire qui augmentent sa vulnérabilité face aux perturbations.

Certains des éléments abordés par la suite ont déjà été développés dans un précédent ouvrage

1Les Greniers d’Abondance (2020) Vers la résilience alimentaire. Faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires.
. Nous proposons ici de mettre davantage en regard les menaces globales avec les facteurs de risques propres à l’organisation actuelle du système alimentaire.

Des menaces multiples et qui s’aggravent

Le dérèglement climatique

Le rythme actuel d’augmentation de la température moyenne terrestre n’a pas d’équivalent dans l’histoire récente de la Terre

2Il faut remonter à la dernière extinction massive du vivant il y a 65 millions d’années pour trouver un événement comparable. Voir Diffenbaugh NS. et Field CB. (2013) Changes in Ecologically Critical Terrestrial Climate Conditions. Science 341:386–392.
. En particulier, il est cent fois plus rapide que le dernier grand épisode de réchauffement qu’a connu la planète entre - 20 000 et - 10 000 ans
3Snyder CW. (2016) Evolution of global temperature over the past two million years. Nature 538:226–228.
. Si réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre est une nécessité absolue pour ne pas provoquer un emballement catastrophique du système climatique, il est également indispensable de préparer nos sociétés aux conséquences inévitables du dérèglement déjà à l’œuvre aujourd’hui.

Perturbations graduelles

Les effets déjà observés du changement climatique, bien que d’ampleur modeste au regard de ses conséquences à venir, sont l’une des principales causes de la stagnation et de la variabilité des rendements agricoles constatées depuis les années 1990

4Ben-Ari T. et al. (2018) Causes and implications of the unforeseen 2016 extreme yield loss in the breadbasket of France. Nature Communications 9:1–10.
5Le Gouis J. et al. (2020) How changes in climate and agricultural practices influenced wheat production in Western Europe. Journal of Cereal Science 93:102960.
. La sécheresse printanière et estivale des sols va continuer à s’accentuer au cours des prochaines décennies, en particulier dans des régions très productives comme les grandes plaines du bassin parisien. Les niveaux de sécheresse extrêmes d’aujourd’hui vont devenir la norme d’ici une trentaine d’années sur une large partie du territoire (Figure II.2)

Les rendements des grandes cultures céréalières, base de notre alimentation, vont être contraints à la baisse

6Zampieri M. et al. (2017) Wheat yield loss attributable to heat waves, drought and water excess at the global, national and subnational scales. Environmental Research Letters 12:064008.
et les filières d’élevage vont devoir faire face à une forte diminution des ressources fourragères. La dépendance à l’irrigation va se renforcer et les tensions pour l’usage de l’eau vont se multiplier
7Dantec R. et Roux JY. (2019) Adapter la France au dérèglement climatique à horizon 2050 : urgence déclarée. Rapport d’information fait au nom de la Délégation sénatoriale à la prospective, n° 511.
. En particulier, certains prélèvements agricoles pourraient rapidement être jugés non essentiels et interdits en cas de crise, notamment pour la culture du maïs grain
8Celle-ci consomme à elle seule plus de 40 % de l’eau d’irrigation, sur la période où le stress hydrique est le plus important, et pour un usage peu efficace puisque destiné à l’alimentation animale. Voir Agreste (2021) Graph’Agri 2021. Pratiques culturales. Irrigation.
.

projections indice humidite relative sols
Figure II.2 : Projections régionalisées de l’indice d’humidité des sols, en moyenne printanière, par rapport à 1970. Le scénario considéré correspond à un réchauffement d’environ 3°C d’ici 2100. Si les différents pays du monde respectent leurs engagements pris à la COP21 et à la COP26, le réchauffement se situera entre +2.1°C et +2.7°C
9Climate Action Tracker (2021) The CAT Thermometer. Accessible en ligne.
. Dans le cas contraire, ce réchauffement pourrait être de +4°C voire +5°C à l’horizon 2100
10GIEC (2021) Climate change 2021. The physical science basis. Summary for policymakers.

Lecture : En 2055, l’indice d’humidité des sols aura une valeur moyenne correspondant aux niveaux « sec » à « extrêmement sec » d’aujourd’hui dans la plupart des départements.
Source : Météo-France/CLIMSEC (2012)
11Météo-France/CLIMSEC (2012) Résultats de l’étude CLIMSEC visualisés sur la plate-forme Drias, données Météo-France, CERFACS, IPSL. Accessible en ligne.
.
Fin août 2019, 94 des 96 départements de France métropolitaine sont touchés par des arrêtés de restriction d’usage de l’eau
12FranceInfo (2019) Sécheresse : de plus en plus de communes ravitaillées en eau par camions. Accessible en ligne.
. Plusieurs communes, comme Bort-les-Orgues (Corrèze) voient leurs châteaux d’eau ravitaillés par des rotations incessantes de camions-citernes
13Exemples de pénuries en eau potable et témoignages sur http://secheresses.fr/temoignages.html
. La satisfaction d’un besoin vital devient alors totalement dépendant du transport routier.
Crédits : © Maxppp - Fabrice Anterion.

Dans un scénario relativement optimiste d’un réchauffement global d’environ 2,5°C d’ici 2100 par rapport à la période préindustrielle, le climat de Châlons-en-Champagne à la fin du siècle sera comparable au climat de Cahors aujourd’hui

14Dubreuil V. (2021) Evolution des types de climat en France. Article publié sur la plate-forme DRIAS les futurs du climat. Accessible en ligne.
. La progression rapide d’un climat méditerranéen sur la majeure partie du territoire métropolitain va perturber en profondeur les écosystèmes et favoriser l’activité, la migration et le développement de certains pathogènes et ravageurs des cultures
15Les dégâts causés par les insectes ravageurs pourraient augmenter de 10 à 25 % par degré Celsius de réchauffement, avec un risque accru dans les régions tempérées ; Deutsch CA. et al. (2018) Increase in crop losses to insect pests in a warming climate. Science 361:916–919.
. En plus des pertes de rendements, il sera de plus en plus coûteux et difficile d’assurer la bonne conservation et la qualité sanitaire des aliments
16Mbow C. et al. (2019) Food Security. Dans Shukla PR. et al. (Eds.) Climate Change and Land: an IPCC special report on climate change, desertification, land degradation, sustainable land management, food security, and greenhouse gas fluxes in terrestrial ecosystems.
. Certains terroirs vont progressivement devenir inadaptés aux agrosystèmes qu’ils abritent, et la nouvelle donne climatique remettra en question l’équilibre économique et l’implantation géographique de nombreuses productions (arboriculture, viticulture, systèmes pastoraux).

Perturbations brutales

Les événements climatiques extrêmes vont se multiplier et gagner en intensité

17Soubeyroux J-M. et al. (2020) Les nouvelles projections climatiques de référence DRIAS 2020 pour la Métropole. Rapport de Météo-France.
. Les vagues de chaleur peuvent provoquer d’importantes destructions de cultures et des mortalités massives dans les élevages selon leur ampleur et la période où elles surviennent. Les plus extrêmes sont susceptibles de perturber l’ensemble du système alimentaire, mettant en danger les travailleurs, forçant l’arrêt des usines et détériorant les stocks de nourriture ou de semences. Lors des épisodes de sécheresse marqués de 1976 et 2003, les rendements des principales cultures ont en moyenne chuté de 20 à 30 % en France
18Harchaoui S. et Chatzimpiros P. (2018) Energy, Nitrogen, and Farm Surplus Transitions in Agriculture from Historical Data Modeling. France, 1882–2013. Journal of Industrial Ecology. doi:10.1111/jiec.12760
. Les épisodes intenses de sécheresse en Europe pourraient être dix fois plus fréquents et 70 % plus longs d’ici 2060
19Grillakis MG. (2019) Increase in severe and extreme soil moisture droughts for Europe under climate change. Science of The Total Environment 660:1245–1255.
. À l’échelle d’une région agricole, certaines récoltes pourront être totalement perdues. D’autres phénomènes météorologiques extrêmes comme les pluies violentes, les inondations ou les tempêtes pourront détruire les cultures et mettre hors service certaines infrastructures critiques (routes, silos, usines, réseau électrique).

Au cours de l’été 2019, des milliers d’hectares de vignes ont été brûlés par la chaleur dans l’Hérault et dans le Gard
20France Agricole (2019) Canicule : Des milliers d’hectares de vignes brûlés. Accessible en ligne.
. Ces vagues de chaleur extrêmes vont augmenter en intensité et en durée.
Crédits : © Chai d’Emilien.

L’effondrement de la biodiversité

Le déclin actuel de la diversité de la vie sur Terre est, par son ampleur et sa vitesse, comparable aux cinq grandes crises d’extinction massive des temps géologiques

21Ceballos G. et al. (2015) Accelerated modern human–induced species losses: Entering the sixth mass extinction. Science Advances 1:e1400253.
. Les populations de vertébrés sauvages ont perdu les deux tiers de leurs effectifs en une quarantaine d’années et environ un million d’espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction
22IPBES (2019) Global assessment report on biodiversity and ecosystem services.
23WWF (2020) Rapport Planète Vivante – Synthèse.
. Tout comme le dérèglement climatique, l’origine anthropique de ce déclin fait l’objet d’un consensus scientifique robuste
24IPBES (2019) Global assessment report on biodiversity and ecosystem services.
. L’exploitation et la destruction des écosystèmes par les sociétés industrielles en est la première cause (voir I. Un système défaillant).

En France, les pare-brises désormais immaculés des voitures, qu’il fallait régulièrement nettoyer des impacts d’insectes il n’y a même pas vingt ans, témoignent de l’anéantissement des populations d’insectes, et par conséquent de l’ensemble des espèces qui en dépendent. Un constat largement soutenu par de nombreuses études : 33 % des oiseaux des milieux agricoles ont disparu en trente ans en France

25Lévêque A. et Cerisier-Auger A. (2018) Biodiversité. Les chiffres clés édition 2018. Publication du Commissariat Général au Développement Durable.
, 38 % des chauves-souris en dix ans
26Lévêque A. et Cerisier-Auger A. (2018) Biodiversité. Les chiffres clés édition 2018. Publication du Commissariat Général au Développement Durable.
, 75 % des insectes en l’espace de 30 ans en Allemagne dans des zones naturelles protégées
27Hallman C. et al. (2017) More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLoS One 12(10): e0185809.
et 67 % dans des prairies en seulement dix ans
28Seibold S. et al. (2019) Arthropod decline in grasslands and forests is associated with landscape-level drivers. Nature 574:671–674.
.

La transformation du modèle agricole de ces dernières décennies est la première cause de cette catastrophe écologique (Figure II.3) : destruction de nombreux habitats (haies, surfaces en herbe, zones humides), simplification des assolements, utilisation massive de pesticides (en particulier les insecticides néonicotinoïdes), prélèvements d’eau et pollutions aquatiques. En retour, le déclin de la biodiversité va avoir de lourds impacts sur les agrosystèmes.

hvn
Figure II.3 : Évolution des espaces agricoles à haute valeur naturelle (gris foncé) en France entre 1970 (à gauche) et 2000 (à droite).
Les espaces agricoles à haute valeur naturelle
29Pour en savoir plus, lire : Solagro. Nos domaines d’intervention. Haute valeur naturelle. Accessible en ligne.
sont des milieux particulièrement favorables à la biodiversité. Ils combinent (1) la présence d’infrastructures d’intérêt écologique telles que les haies, (2) des pratiques agricoles extensives, et (3) la diversité des assolements (rotations des cultures). Leur surface a diminué de 68 % en 30 ans.
Source : Pointereau et al. (2010)
30Pointereau P. et al. (2010) Les systèmes agricoles à haute valeur naturelle en France métropolitaine. Courrier de l’environnement de l’INRA 59.
.

Perturbations graduelles

La disparition des insectes pollinisateurs sauvages et la surmortalité de l’abeille domestique est l’une des menaces les plus emblématiques

31Dainese M. et al. (2019) A global synthesis reveals biodiversity-mediated benefits for crop production. Science Advances 5(10):eaax0121
. On estime qu’environ trois quarts des espèces de plantes cultivées – représentant plus du tiers de la production agricole mondiale – dépendent des insectes pour leur pollinisation
32Klein A-M. et al. (2007) Importance of pollinators in changing landscapes for world crops. Proceedings of the Royal Society B 274:303–313
.

La biodiversité souterraine est un facteur déterminant de la fertilité des sols. Vers de terre, insectes, champignons et bactéries remplissent de nombreuses fonctions essentielles, telles que la libération des nutriments par décomposition de la matière organique, l’infiltration et la rétention de l’eau de pluie ou la nutrition et la protection des plantes

33Turbé A. et al. (2010) Soil biodiversity: functions, threats and tools for policy makers: final report. Marseille : Bio Intelligence Service, IRD.
. Or, les pratiques de l’agriculture industrialisée sont peu favorables à une vie du sol riche : faibles apports de matière organique, déstructuration et tassement par les machines, forte utilisation de pesticides, perturbation des cycles des nutriments, etc.

Par ailleurs, la prolifération et la propagation des pathogènes, des ravageurs et des espèces exotiques envahissantes sont facilitées dans des agrosystèmes plus homogènes et à faible biodiversité

34FAO (2019) State of the World’s Biodiversity for Food and Agriculture. FAO, Rome.
. De nombreuses espèces sauvages sont en effet des prédateurs ou des parasites naturels des bioagresseurs ; leur effet de régulation sur ces derniers est bien documenté
35Rusch A. et al. (2016) Agricultural landscape simplification reduces natural pest control: A quantitative synthesis. Agriculture, Ecosystems and Environment 221:198–204.
36Dainese M. et al. (2019) A global synthesis reveals biodiversity-mediated benefits for crop production. Science Advances 5(10):eaax0121
.

De manière générale, la dégradation des multiples fonctions assurées par les espèces sauvages dans les agrosystèmes se traduit par une dépendance accrue aux interventions humaines et aux intrants de synthèse.

« Tout le monde se mobilise pour vaincre les moineaux »
Affiche réalisée en 1956 par le gouvernement chinois dans le cadre de la campagne des « quatre nuisibles ». Les moineaux, qui se nourrissaient en partie des récoltes de grain, ont été l’objet d’une campagne d’éradication. Sans prédateurs, les populations de criquets – qui constituaient la majorité du régime des moineaux – ont proliféré, dévasté les cultures et contribué à aggraver la plus grande famine connue de l’histoire, ayant causé la mort de 35 à 50 millions de personnes
37Shapiro J. (2001) Deforestation, famine, and utopian urgency: How the Great Leap Forward Mobilized the Chinese People to Attack Nature. Dans Mao’s War against Nature: Politics and the Environment in Revolutionary China (pp. 67–94). Cambridge University Press.
.
Crédits : Chaohua meishu chubanshe
38Affiche publiée sur le site chineseposters.net. Accessible en ligne.
.

L’épuisement des ressources énergétiques et minières

Les combustibles fossiles représentent 80 % du mix énergétique mondial, deux tiers de la consommation énergétique française, et sont le principal carburant de nos activités économiques

39Beck S. et al. (2019) Chiffres clés de l’énergie. Édition 2019. Publication du Commissariat Général au Développement Durable.
. En particulier, la quasi-totalité du transport de marchandises et une grande part de la mobilité quotidienne reposent sur le pétrole. De ce fait, les énergies fossiles abondantes et bon marché conditionnent non seulement la prospérité économique des États et des ménages, mais également le bon fonctionnement de secteurs d’importance stratégiques tels que le système alimentaire.

petrole
Figure II.4 : Évolution de la production et des découvertes annuelles de pétrole conventionnel entre 1950 et 2020. Depuis 1985, les quantités découvertes sont systématiquement inférieures aux quantités mises en production. Le pic de production du pétrole conventionnel a été atteint à la fin des années 2000 et le niveau actuel des découvertes n’a jamais été aussi faible.
Source : Auzanneau et Chauvin (2021)
40Auzanneau M. et Chauvin H. (2021) Pétrole. Le déclin est proche. Seuil.
.

Les énergies fossiles sont des ressources non renouvelables à notre échelle de temps. Leur exploitation passe donc inévitablement par un pic de production puis par un déclin. Pour le pétrole, cette phase de contraction de l’offre mondiale est sans doute très proche. Les découvertes de gisements exploitables n’ont jamais été aussi faibles et la production de pétrole conventionnel

41Il s’agit du pétrole « classique » et de bonne qualité que l’on extrait par simple forage vertical. Malgré son pic atteint, il représente encore plus de 80 % du pétrole brut produit en 2018. Les 20% restants de la production sont assurés par les pétroles dits “non conventionnels” : pétroles lourds, dont les “sables bitumineux”, “pétrole de schiste” et agrocarburants.
a franchi son pic à la fin des années 2000 (Figure II.4). L’essor des pétroles de schistes
42Pétrole « non conventionnel » prisonnier dans une roche peu perméable devant être fracturée pour le récupérer. Cette roche n’est pas forcément du schiste, le terme s’est popularisé à l’usage mais on devrait lui préférer l’appellation « pétrole de réservoir compact ». L’exploitation de cette ressource nécessite plus d’équipements, de capitaux, et a un rendement énergétique plus faible que la plupart des pétroles conventionnels.
américains depuis 2010 est parvenu à satisfaire l’augmentation de la demande durant la décennie écoulée, mais en prolongeant les tendances actuelles, il faudrait que leur production double par rapport à son niveau de 2018 pour éviter un décrochage à l’horizon 2025. La réalisation d’un tel scénario est jugée peu réaliste
43Hacquard P. et al. (2019) Is the oil industry able to support a world that consumes 105 million barrels of oil per day in 2025? Oil & Gas Science and Technology – Revue d’IFP Energies nouvelles 74:88.
44The Shift Project (2021) Approvisionnement pétrolier futur de l’Union Européenne : état des réserves et perspectives de production des principaux pays fournisseurs. Accessible en ligne.
– sinon miraculeuse
45Reid D. (2018) US shale needs to add another ‘Russia’s worth of crude’ to prevent global oil shortage, IEA warns. CNBC. Accessible en ligne.
. Une contrainte sur l’offre globale de pétrole est donc très vraisemblable à court terme. Les pays totalement dépendants des importations – comme la France, ou l’Union Européenne de manière générale – seraient particulièrement exposés
46The Shift Project (2021) Approvisionnement pétrolier futur de l’Union Européenne : état des réserves et perspectives de production des principaux pays fournisseurs. Accessible en ligne.
.

Du peak oil au peak everything

Ces problématiques d’épuisement ne concernent pas seulement les énergies fossiles, mais aussi les ressources minières non renouvelables à la base des engrais minéraux non azotés ainsi que certaines matières premières employées pour la fabrication des machines et équipements utilisés à tous les niveaux du système alimentaire.

À mesure que les gisements les plus concentrés sont exploités, davantage d’énergie est nécessaire pour obtenir une même quantité de minerai

47Bihouix P. (2014) L’âge des low tech. Le Seuil Anthropocène, Paris.
. Celle-ci étant principalement fournie par le pétrole, le pic de production des différentes ressources minières dépend donc à la fois du pic pétrolier et de la dégradation de la qualité des gisements. Pour le phosphore par exemple, élément critique pour la croissance des plantes, les réserves estimées sont encore relativement importantes mais l’incertitude demeure quant à notre capacité à les exploiter dans un monde en contrainte d’approvisionnement pétrolier
48Chowdhury RB. et al. (2017) Key sustainability challenges for the global phosphorus resource, their implications for global food security, and options for mitigation. Journal of Cleaner Production 140:945–963.
. Le soufre, autre nutriment essentiel pour les cultures, est quant à lui un sous-produit du raffinage des hydrocarbures. Sa disponibilité future est donc elle aussi compromise par le déclin annoncé des énergies fossiles
49Cela impactera par ailleurs la disponibilité en engrais phosphatés car l’acide sulfurique issu de la chimie du soufre trouve une de ses principales utilisation dans la synthèse de ces engrais à partir du phosphore minéral extrait des mines.
.

Par ailleurs, la transition vers des énergies décarbonées – principalement électriques (éolien, solaire, nucléaire) – et l’adaptation du réseau et des équipements nécessitent d’importantes quantités de métaux (cuivre, cobalt, nickel, etc.)

50International Energy Agency (2021) The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions. IEA, Paris. Accessible en ligne.
. Leur extraction est de plus en plus gourmande en énergie à mesure que la qualité des gisements se dégrade. De même, le développement des technologies numériques, parfois présenté comme un des leviers de la transition écologique, repose sur de nombreux « petits » métaux (comme l’indium, le tantale, le gallium ou le germanium)
51Pitron G. (2019) La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique. Les liens qui libèrent.
52Dedryver L. et Couric V. (2020) La consommation de métaux du numérique : un secteur loin d’être dématérialisé. Document de travail France Stratégie. Accessible en ligne.
. Ces derniers sont des sous-produits de l’exploitation de « grands » métaux (comme le zinc, l’aluminium ou l’étain), qui proviennent pour l’essentiel d’un faible nombre gisements concentrés géographiquement. Une augmentation rapide de la demande pour ces petits métaux ou des instabilités géopolitiques sont susceptibles de produire des tensions d’approvisionnement
53La Chine concentre par exemple 85 % de la production mondiale de terres rares, éléments indispensables à de très nombreuses technologies modernes. Elle dispose de fait d’un moyen de pression considérable sur les pays importateurs. Voir Soria O. et Grau J. (2019) Terres rares : notre ultra-dépendance à la Chine (et comment en sortir). The Conversation. Accessible en ligne.
.

Autrement dit, le pic pétrolier risque d’entraîner dans son sillage une contraction généralisée de la consommation d’énergie, de la disponibilité en matières premières et donc du système productif.

Perturbations graduelles

Le système alimentaire en France est dans une situation de dépendance totale aux énergies fossiles, et tout particulièrement au pétrole

54Barbier C. et al. (2019) L’empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France. Club Ingénierie Prospective Énergie et Environnement, Paris.
55Les Greniers d’Abondance (2020) Vers la résilience alimentaire. Faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires.
. La fabrication des intrants ou des équipements destinés à l’agriculture consomme autant de combustibles fossiles que l’ensemble des tracteurs et autres machines agricoles. En particulier, la synthèse d’engrais azotés, pilier de l’agriculture conventionnelle, est une industrie fortement consommatrice de gaz naturel. Au-delà de la production agricole, la transformation et la distribution des produits repose sur un vaste réseau d’usines et d’entrepôts, des machines complexes et énergivores, et du transport routier entre chaque étape (voir les facteurs de risque ci-dessous).

Les contraintes à venir sur la production pétrolière mondiale et sur les matières qui en dépendent vont se traduire par un renchérissement tendanciel des intrants agricoles, de l’énergie et des équipements, avec un risque accru d’envolée des prix

56Comme l’illustre la multiplication par trois du prix des engrais azotés en moins d’un an suite à l’envolée du cours du gaz naturel au cours de l’année 2021. Voir Collen V. (2021) Le prix des engrais tiré par la flambée des prix du gaz. Le Figaro. Accessible en ligne.
. Les agriculteurs et les entreprises agroalimentaires vont voir leurs coûts de production augmenter et connaître des tensions d’approvisionnement croissantes pour certaines fournitures critiques. Les acteurs économiques déjà en difficulté verront leur situation se dégrader davantage.

Le transport routier fera également face à d’importantes difficultés puisque celui-ci dépend presqu’à 100 % du pétrole

57Beck S. et al. (2019) Chiffres clés de l’énergie. Édition 2019. Publication du Commissariat Général au Développement Durable.
et que la transition énergétique de ce secteur est au mieux à peine entamée. Cela générera une augmentation des coûts pour l’ensemble des chaînes de production alimentaires. Sans mesures d’adaptation, l’accessibilité physique et économique à l’alimentation va se dégrader, en particulier pour les personnes dépendantes de leur voiture et les classes sociales les plus modestes.

Une crise énergétique soudaine aurait des impacts majeurs sur le système alimentaire. En ville comme à la campagne, l’approvisionnement de la population repose très majoritairement sur les poids lourds, la grande distribution, les utilitaires de livraison et la voiture individuelle. Le système fonctionne en flux tendu et ne dispose par conséquent que de très peu de stocks. Une perturbation des transports routiers peut rapidement compromettre localement ou plus largement la sécurité alimentaire. L’exemple des manifestations contre la hausse des taxes sur les carburants au Royaume-Uni en 2000 est éclairant : moins d’une semaine après le début des blocages de certains terminaux pétroliers et raffineries, les supermarchés du pays rationnaient la nourriture et prévoyaient des pénuries imminentes

58Hetherington P. et al. (2000) Panic as oil blockade bites. The Guardian. Accessible en ligne.
.

Dans un contexte d’épuisement des ressources pétrolières, l’accroissement des tensions géopolitiques et de l’instabilité financière rendent d’autant plus probables les situations de crise (embargo, conflit, choc pétrolier).

parcelle cuba
Parcelle d’agriculture urbaine à la Havane. Suite à la dislocation du bloc soviétique fin 1991 et au tarissement de nombreuses importations, l’État cubain s’est vu subitement privé d’environ 70 % de ses engrais de synthèse et pesticides, et sa consommation intérieure de pétrole a chuté de 20 %
59Wright J. (2005) Falta Petroleo! Perspectives on the emergence of a more ecological farming and food system in post-crisis Cuba. Thesis, Wageningen University, Wageningen.
. En l’espace de trois ans, la production agricole – fortement industrialisée à l’époque – a diminué de moitié et l’apport calorique moyen des habitants, d’un tiers
60Wright J. (2005) Falta Petroleo! Perspectives on the emergence of a more ecological farming and food system in post-crisis Cuba. Thesis, Wageningen University, Wageningen.
. De nombreuses carences nutritionnelles et maladies se sont développées. L’agriculture urbaine a permis de pallier partiellement ces difficultés. Il est important de noter que ces conséquences catastrophiques ont fait suite à une baisse relativement contenue de l’approvisionnement en pétrole, et que les usages prioritaires de l’énergie ont donc pu être maintenus et rationnés.
Crédits : SuSanA Secretariat, CC BY, Flickr.

Les tensions économiques et politiques

Outre leurs conséquences directes sur les systèmes alimentaires, le dérèglement climatique et l’épuisement des ressources en énergies fossiles vont soumettre les sociétés humaines à un ensemble de contraintes tout à fait inédites.

Des zones aujourd’hui densément peuplées vont devenir littéralement inhabitables du fait des risques de submersion ou de conditions climatiques exposant les êtres humains à des chaleurs mortelles une part significative de l’année

61Geisler C. et Currens B. (2017) Impediments to inland resettlement under conditions of accelerated sea level rise. Land Use Policy 66:322–330.
62Mora C. et al. (2017) Global risk of deadly heat. Nature Climate Change 7:501–506.
. À partir de 2,5°C de réchauffement global, les modèles prévoient une généralisation globale de l’insécurité alimentaire
63IPCC (2020) Summary for Policymakers. Dans Shukla PR. et al. (Eds.) Climate Change and Land. An IPCC Special Report on climate change, desertification, land degradation, sustainable land management, food security, and greenhouse gas fluxes in terrestrial ecosystems.
. Des déstabilisations sociales profondes et des migrations massives sont donc à prévoir.

Par ailleurs, la quantité d’énergie consommée – et en premier lieu la quantité de pétrole

64Lepetit M. (2018) Méthodologie d’analyse des scenarios utilisés pour l’évaluation des risques liés au climat par une approche paradigmatique PIB-Pétrole. Publication de la Chaire Énergie et Prospérité. Accessible en ligne.
– est un facteur primordial dans l’économie d’un pays puisqu’elle détermine sa capacité à faire fonctionner l’ensemble des machines, des bâtiments, des moyens de transport, nécessaires à la production de biens et de services. L’épuisement des combustibles fossiles et des ressources minières va se traduire par une décroissance énergétique et matérielle de nos sociétés allant de toute évidence entraîner la fin de la croissance économique
65Mesurée comme croissance du Produit Intérieur Brut (PIB)
telle qu’elle a pu se manifester depuis la révolution industrielle
66Giraud G. (2015) La croissance, une affaire d’énergie. Interview par Lydia Ben Ytzhak pour le journal du CNRS. Accessible en ligne.
67Court V. (2018) Energy Capture, Technological Change, and Economic Growth: An Evolutionary Perspective. BioPhysical Economics and Resource Quality 3:12.
.

S’il est matériellement tout à fait possible de maintenir un niveau élevé de bien-être dans ces conditions, notre système économique a en revanche été pensé dans et pour un monde en croissance et se trouve mis en défaut lorsque celle-ci n’est pas au rendez-vous. La dégradation simultanée du contexte climatique, énergétique et économique fait par conséquent entrer nos sociétés dans une période de grande incertitude. Celle-ci sera propice aux perturbations, et nombre d’entre elles auront des répercussions sur le système alimentaire.

Perturbations graduelles

Du fait de l’organisation actuelle du système économique, un ralentissement structurel de la croissance provoque la dégradation des conditions de vie de la population. Les revenus et la consommation des ménages baissent, les entreprises réduisent leurs investissements et licencient, les recettes de l’État diminuent. Dans ce contexte, de nombreuses entreprises du système alimentaire seraient mises en difficulté, voire poussées à la faillite. De par leur niveau d’endettement élevé et leur dépendance aux subventions publiques, les exploitations agricoles sont particulièrement vulnérables à cet égard

68Hors subventions, la moitié d’entre elles ont aujourd’hui un résultat courant avant impôts négatif. Voir Commission des Comptes de l’Agriculture de la Nation (2018) Les résultats économiques des exploitations agricoles en 2017.
. La diminution des revenus toucherait plus sévèrement les groupes sociaux les plus fragiles et ces derniers pourraient subir un effet ciseaux en cas d’augmentation des prix alimentaires. La précarité alimentaire, déjà importante en France, continuerait sa progression (voir I. Un système défaillant).

Distribution alimentaire de l’Armée du Salut à Paris au cours des premiers mois de la pandémie de Covid-19. De nombreuses personnes ont dû faire face à une perte de revenu suite à la crise sanitaire. Les volumes distribués par les principales associations d’aide alimentaire ont augmenté de 10 % en 2020 par rapport à 2019
69DREES et INSEE (2021) Aide alimentaire : une hausse prononcée des volumes distribués par les associations en 2020. Communiqué de presse de la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (DREES) et l’Institut national de la Statistique et des Études Économiques (INSEE). Accessible en ligne.
, et il ne s’agit là que la partie la plus visible de la précarité alimentaire
70Darmon N. et al. (2020) La crise du Covid-19 met en lumière la nécessaire remise en cause de l’aide alimentaire. The Conversation. Accessible en ligne.
.
Crédits : © Valentina Camu.

Par ailleurs, la croissance économique permet de compenser en partie le processus d’accumulation inégale de richesses inhérent aux sociétés capitalistes

71Le capitalisme est ici défini comme un système global d’organisation de la société structuré par et pour la rémunération des détenteurs de capitaux. Les profits capitalistes proviennent fondamentalement de la captation d’une partie de la valeur créée par les acteurs économiques, soit de manière directe à travers les bénéfices des entreprises, soit de manière indirecte à travers les loyers et les crédits. Ils peuvent aussi être le fruit d’une augmentation de la valeur marchande des actifs. Comprenant des mécanismes de protection et de transmission de la propriété privée, le capitalisme suit une logique intrinsèque d’accumulation inégale des richesses.
. Sans changement dans les mécanismes de répartition des richesses, stagnation ou récession économiques conduisent à un creusement des inégalités dégradant la cohésion sociale et favorisant les actes de malveillance et les violences
72Wilkinson R. (2004) Why is violence more common where inequality is greater? Annals of the New York Academy of Sciences 1036:1–12.
73Paskov M. et Dewilde C. (2012) Income inequality and solidarity in Europe. Research in Social Stratification and Mobility 30:415–432.
74Pickett K. et Wilkinson R. (2019) Pour vivre heureux, vivons égaux ! Comment l’égalité réduit le stress, préserve la santé mentale et améliore le bien-être de tous. Les liens qui libèrent.
. Cette altération des rapports sociaux aggraverait vraisemblablement l’insécurité alimentaire en cas de situation de crise.

Perturbations brutales

La montée des tensions liées à la dégradation de la situation économique pourrait ouvrir la voie à des crises sociales ou politiques majeures. Certaines infrastructures critiques du système alimentaire (transport, transformation, distribution) pourraient être mises en défaut suite aux grèves, blocages ou destructions d’équipements, qui se multiplieraient dans un tel contexte. Par ailleurs, le contrôle des ressources stratégiques va devenir un enjeu géopolitique de premier ordre. Des conflits entre États pourraient compromettre le bon fonctionnement du système alimentaire à travers des restrictions commerciales ou des perturbations touchant certaines chaînes de production mondialisées.

Rayons vides dans un hypermarché de Clermont-Ferrand en novembre 2018. En quelques jours, suite au blocage d’une plateforme logistique dans la région de Nîmes par des groupes de « Gilets Jaunes », certains produits alimentaires vinrent à manquer dans de nombreux magasins
75Guiné F. (2018) Les rayons de certains hypermarchés de Clermont-Ferrand se vident à cause du blocage des entrepôts. La Montagne. Accessible en ligne.
. Le fonctionnement en flux tendu de l’approvisionnement en nourriture est très sensible à une perturbation des chaînes logistiques.
Crédits : © Jean-Louis Gorce.

Le comportement imprévisible des marchés financiers face à une situation économique qui se dégrade est source d’instabilité supplémentaire. En 2008, les crédits immobiliers insolvables de nombreux ménages états-uniens furent à l’origine d’une grave crise financière, amplifiée et mondialisée par des mécanismes de spéculation complexes et opaques. S’ensuivit une crise économique mondiale touchant aussi bien les États, les banques et les entreprises, que les ménages. Depuis, les niveaux de dette privée (entreprises et ménages) ont encore augmenté

76OECD.Stat Web Browser (2021) Financial Indicators – Stocks : Private sector debt. Accessible en ligne.
77La pandémie de Covid-19 n’a rien arrangé étant donné que de nombreuses entreprises ayant dû stopper leur activité ont emprunté pour éviter la faillite, sans grande possibilité d’augmenter leur volume d’activité pour rembourser leurs dettes une fois la crise passée.
. Nombre de ces crédits sont risqués – à l’image des prêts « subprimes » de 2008
78Dans son rapport d’octobre 2019 sur la stabilité financière globale, le Fonds Monétaire International considérait qu’un ralentissement relativement modéré de la croissance économique mondiale suffirait à rendre près de 40 % de la dette des entreprises privées non solvable ; Fonds Monétaire International (2019) Rapport sur la stabilité financière dans le monde, édition d’octobre 2019. FMI, Washington, DC.
– et des bulles liées au surendettement menacent d’éclater dans plusieurs secteurs
79Giraud G. (2019) « Nous sommes probablement à la veille d’une nouvelle crise financière majeure ». Le Vent se Lève. Accessible en ligne.
. Dans un contexte de contraintes structurelles sur les ressources et le système productif, les situations d’insolvabilité vont se multiplier et la survenue d’une nouvelle crise financière majeure est un risque à considérer sérieusement. L’accessibilité économique aux produits alimentaires pourrait alors se détériorer rapidement du fait de l’appauvrissement de la population ou de l’envolée des prix alimentaires
80Les mécanismes de spéculation sur les marchés financiers pourraient par ailleurs accroître la volatilité des cours des matières premières agricoles et aggraver la crise.
. Les pays importateurs de denrées de base pourraient être confrontés à des crises alimentaires semblables à celles des années 2008-2012, entraînant mouvements sociaux et conflits civils.

Les risques majeurs

Outre les situations de crise associées aux menaces précédemment décrites, d’autres risques doivent être anticipés. Il s’agit d’événements imprévisibles, liés notamment à la structure complexe de nos sociétés industrielles, dont la probabilité s’accroît dans un contexte de dérèglement global. Ce sont des perturbations exceptionnelles par leur rareté et par l’ampleur de leurs conséquences. On peut entre autres citer les risques suivants : catastrophe naturelle ou industrielle, dysfonctionnement des systèmes électriques ou numériques, crise sanitaire, conflit armé ou violences collectives

81Définies comme « utilisation instrumentale de la violence par des personnes qui s’identifient comme membres d’un groupe, que ce groupe soit temporaire ou qu’il ait une identité plus permanente, contre un autre groupe de personnes, afin d’atteindre des objectifs politiques, économiques ou sociaux. » ; OMS (2002) Rapport mondial sur la violence et la santé.
.

Leurs effets sur la sécurité alimentaire dépendent du niveau de préparation

82La « culture du risque » est plus ou moins présente selon les États. Voir par exemple la brochure « En cas de crise ou de guerre » envoyée par le gouvernement suédois à toute la population en 2016.
et de vulnérabilité de nos sociétés. En France, les plans de gestion des risques prennent – au mieux – peu en compte la possibilité d’une rupture des chaînes d’approvisionnement alimentaire, et le niveau de préparation de la population est minime
83Linou S. (2019) Résilience alimentaire et sécurité nationale.
. Une perturbation brutale touchant des infrastructures ou des services critiques pourrait ainsi conduire à une crise alimentaire de grande envergure. Le caractère exceptionnel et parfois inédit de ces perturbations empêche généralement de s’appuyer sur l’analyse d’événements historiques récents pour s’y préparer. Il est toutefois possible de se fonder sur des scénarios réalistes pour mettre en lumière leurs conséquences probables.

Panne électrique de longue durée : quelques jours suffisent

Blackout est le titre d’un thriller de Marc Elsberg

84Elsberg M. (2016) Blackout. Le livre de poche.
. L’auteur, après plusieurs mois d’entretiens auprès d’experts du réseau électrique européen, y explore les conséquences d’une panne électrique de longue durée affectant notre continent. L’électricité joue un rôle à ce point critique dans le fonctionnement d’infrastructures et services vitaux de notre société qu’un tel évènement peut sans peine être qualifié de risque majeur
85Chambaz G. (2018) Dossier « blackout ». Revue Militaire Suisse 5.
.

Les premiers impacts sur la chaîne alimentaire ne se font pas attendre : après quelques heures seulement, la plupart des commerces ferment et les quelques épiceries encore ouvertes n’acceptent plus que l’argent liquide. Les feux de circulation sont hors-service, les tramways sont arrêtés en pleine voie, et les métros cessent de circuler, mettant la circulation urbaine sans dessus-dessous. Les entrepôts frigorifiques dégèlent après avoir épuisé les réserves de leur groupe électrogène, de nombreuses denrées périssent et les livraisons cessent, faute de pouvoir être chargées ou réceptionnées. Les foyers sans cuisinière à gaz sont condamnés à manger cru. À mesure que la panne se prolonge, la situation dégénère très rapidement. Privées de courant, l’ensemble des fermes interrompent leurs activités. Faute de machines à traire fonctionnelles, et bien trop nombreuses pour un travail manuel, les vaches laitières dépérissent et sont abattues. De même pour les millions d’animaux de l’élevage intensif hors-sol, privés de ventilation et d’alimentation. Les stations essence, qui reposent sur des pompes électriques, cessent rapidement leur service, condamnant des dizaines de millions de personnes dépendantes de leur voiture à l’immobilité, et à vivre sur leurs réserves. L’approvisionnement en eau potable et l’assainissement des eaux usées s’interrompt une fois privés de leur alimentation électrique d’urgence. Après quelques jours seulement, toute la chaîne logistique est effondrée ; les magasins sont pillés et leurs maigres stocks très vite dévalisés.

panne electrique
Épicerie avec éclairage de secours, sur la 6e avenue de Manhattan, après l’ouragan Sandy ayant endommagé des lignes haute tension en 2012.
Crédits : Dan Nguyen, CC BY-NC

La vraisemblance des événements décrits dans ce roman est attestée par de nombreuses enquêtes et expertises

86Chambaz G. (2018) Dossier « blackout ». Revue Militaire Suisse 5.
. Si, aujourd’hui, les pannes électriques sont généralement localisées et sans grandes conséquences, la multiplication des événements météorologiques extrêmes
87Aboukrat M. (2021) Les réseaux électriques, un enjeu majeur de la résilience climatique. Article publié sur le site de l’entreprise Carbone4. Accessible en ligne.
et des actes de malveillance (sabotage, cyberattaque, attentat) dans un contexte climatique, économique et politique dégradé serait susceptible de mettre à mal une grande partie du réseau français ou européen pour une durée potentiellement longue.

Pandémie : et si la Covid-19 avait été plus létale ?

La pandémie mondiale de Covid-19, avec une contagiosité limitée du variant initial du virus SARS-CoV-2 et une létalité très faible (estimée à environ 0,25 % à l’échelle mondiale)

88Le taux de reproduction de base R0 du variant initial du virus était inférieur à 3, à comparer, par exemple, à plus de 12 pour la rubéole. Billah A. et al. (2020). Reproductive number of coronavirus: A systematic review and meta-analysis based on global level evidence. PLoS One 15:e0242128.
89Ioannidis JPA. (2021). Infection fatality rate of COVID-19 inferred from seroprevalence data. Bulletin of the World Health Organization 99.
a suscité la mise en place de restrictions sanitaires historiques dans la plupart des pays du monde. Bénéficiant d’un régime d’exception, la logistique amont ainsi que les déplacements pour l’achat alimentaire ont généralement pu se poursuivre sans difficulté majeure
90Pour un recensement des effets de la pandémie sur le système alimentaire en France voir Chiffoleau Y. et al. (2020) Manger au temps du coronavirus. Enquête sur nos systèmes alimentaires. Éditions Apogée.
. Les ruptures de stocks observées au cours des premières semaines du premier confinement étaient principalement dues à des achats de panique provoqués par le caractère inédit du contexte pour la majeure partie de la population. Avec la fermeture des frontières, certaines régions agricoles ont pâti d’un déficit de main d’œuvre saisonnière. Quelques industries agroalimentaires ont également tourné au ralenti. Dans l’ensemble, aucune pénurie alimentaire significative n’a finalement été à déplorer dans les pays industrialisés. Néanmoins, les conséquences non-sanitaires de la crise (perte de revenu, fermeture des cantines scolaires) se sont traduites par une forte augmentation de la précarité alimentaire, avec des systèmes d’aide d’urgence débordés par l’afflux de nouveaux bénéficiaires
91Salmon A. (2021) Covid-19, un an après : « La précarité alimentaire ne cesse de s’accroître ». Le Monde. Accessible en ligne.
.

Mais que se serait-il passé dans le cas d’une maladie plus grave ? Qu’adviendrait-il si, au lieu d’une létalité inférieure à 1 pour 1 000 chez les moins de 70 ans

92Ioannidis JPA. (2021). Infection fatality rate of COVID-19 inferred from seroprevalence data. Bulletin of the World Health Organization 99.
, une épidémie nous exposait à, disons, une chance sur dix de mourir ? Une telle létalité a fréquemment été dépassée lors d’épidémies passées. À titre d’exemple, les taux de létalité associés aux SARS-CoV-1
93Coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère ayant sévi de 2002 à 2004 en Asie du Sud-Est.
et au MERS-CoV
94Coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient, détecté en 2012.
étaient respectivement de 10 % et de 34 %
95Munster VJ. et al. (2020) A novel coronavirus emerging in China – key questions for impact assessment. New England Journal of Medicine 382:692–694.
. Par chance, ces épidémies ont été relativement faciles à maîtriser car, à la différence de la Covid-19, les contaminés étaient presque tous symptomatiques
96Bamford C. (2020) The original Sars virus disappeared – here’s why coronavirus won’t do the same. The Conversation. Accessible en ligne.
et non-contagieux avant d’exprimer des symptômes. Des mesures de quarantaine strictes ont permis d’endiguer leur progression.

Une maladie combinant une forte létalité et une forte contagiosité provoquerait une catastrophe d’un tout autre ordre de grandeur que celle de la Covid-19, comme cela est fréquemment arrivé au cours de l’histoire

97Piret J. et Boivin G. (2021) ​​Pandemics Throughout History. Frontiers in Microbiology 11:631736.
. On imagine sans mal que, dans un tel scénario, n’importe qui préférerait déserter son poste de travail que d’encourir le risque d’être contaminé et de mourir. La chaîne logistique alimentaire, conçue pour le flux tendu et non préparée à ce type d’évènement, s’effondrerait rapidement. Faute de réserves significatives de nourriture dans les foyers et dans les villes, les pénuries seraient généralisées et les tensions probablement extrêmes pour se procurer les stocks restants. La situation de crise pandémique se doublerait alors d’une crise sociale et alimentaire potentiellement encore plus dévastatrice.

Dans un monde extrêmement connecté, où de nouvelles maladies émergent régulièrement, un tel risque ne peut être sous-estimé (Figure II.5). Le modèle agro-industriel contribue par ailleurs à l’augmenter

98IPBES (2020) IPBES Workshop on biodiversity and pandemics.
: sélection de bactéries résistantes aux antibiotiques, concentration et homogénéité génétique des animaux d’élevage favorisant la multiplication et la diversification des pathogènes ainsi que leur transmission à l’être humain, destruction des habitats naturels augmentant les probabilités de transmission d’agents infectieux entre faune sauvage et êtres humains.

carte maladies
Figure II.5 : Carte des maladies découvertes ou ayant émergé à nouveau au cours des 50 dernières années.
Crédits : © American College of Physicians.
Source : Paules et al. (2017)
99Paules CI. et al. (2017) What Recent History Has Taught Us About Responding to Emerging Infectious Disease Threats. Annals of Internal Medicine 167:805–811.
.

Des facteurs de risque propres au modèle agro-industriel

Plusieurs caractéristiques du système alimentaire français aggravent sa vulnérabilité face aux menaces globales. Ces facteurs de risque supplémentaires sont le fruit de choix politiques et techniques qu’il ne tient qu’à nous de questionner et de réviser pour faire face au nouveau contexte économique, écologique et climatique.

Des agriculteurs en faible nombre

Les gains de productivité qui ont accompagné l’émergence du modèle agro-industriel ont eu comme contrepartie directe la disparition de très nombreux agriculteurs (voir IV. Les obstacles à surmonter). Aujourd’hui en France, moins d’un actif sur trente travaille dans l’agriculture et la tendance est à une diminution continue

100Les Greniers d’Abondance (2020) Vers la résilience alimentaire. Faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires.
.

Cette situation est problématique à plus d’un titre. L’agrandissement et l’endettement croissants des exploitations agricoles rendent leur transmission de plus en plus difficile, les orientent vers le modèle industriel, et privent peu à peu les agriculteurs de leur autonomie décisionnelle (voir IV. Les obstacles à surmonter). Cela contribue à l’homogénéisation et à la rigidification des systèmes de production agricole et réduit leur capacité d’adaptation face aux perturbations. Moins d’agriculteurs c’est aussi un isolement social qui se renforce, une charge de travail qui augmente, et des conditions de vie qui se dégradent. Autant de facteurs de vulnérabilité en cas de crise.

Augmenter la population agricole est par ailleurs essentiel pour faire face aux besoins plus élevés en main-d’œuvre des systèmes agroécologiques (voir III. Les piliers d’un système alimentaire résilient et durable). À terme, la disparition des agriculteurs – ou leur remplacement par des sous-traitants au service d’investisseurs cherchant à valoriser un patrimoine

101Purseigle F. et al. (2019) Des entreprises agricoles “aux allures de firme”. Mutations des exploitations agricoles françaises et nouveaux modes d’accès au foncier. hal-02063962
– compromet la souveraineté alimentaire
102Le liobre-échange allant à l’encontre d’une juste concurrence qui doit notamment empêcher les subventions à l’export dans les pays industrialisés et offrir aux pays du Sud des moyens pour protéger leurs producteurs s’ils le souhaitent.
des territoires.

Des systèmes agricoles homogènes

Les paysages des campagnes françaises se sont fortement appauvris et uniformisés. Le linéaire de haies est ainsi passé de 2 000 000 de kilomètres au début du XXe siècle, à 600 000 kilomètres dans les années 2000

103Pointereau P. (2002) Les haies, évolution du linéaire en France depuis quarante ans. Courrier de l’environnement de l’INRA 46:69–73.
. La tendance ne s’est pas inversée : les haies et les bosquets ont encore perdu 24 000 hectares en moyenne par an entre 2006 et 2014
104Solagro (2019) Le revers de notre assiette. Changer d’alimentation pour préserver notre santé et notre environnement.
. Les zones humides comptent aussi parmi les milieux naturels les plus menacés avec moins de 10 % en état de conservation favorable
105Commissariat Général au Développement Durable (2019) Rapport de synthèse. L’environnement en France. La Documentation Française (ed.).
.

Les systèmes de polyculture-élevage ont décliné au profit d’exploitations spécialisées et les rotations culturales se sont simplifiées. Environ 20 % des terres labourables accueillent des rotations de deux ans ou des monocultures

106Schaller N. (2012) La diversification des assolements en France : intérêts, freins et enjeux. Centre d’études et de prospective du Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt, analyse n°51.
. Cela favorise les adventices et les maladies inféodées aux cultures dominantes et accroît la dépendance aux pesticides. L’intégration de légumineuses comme culture principale dans les rotations – une pratique permettant de renouveler le niveau d’azote – concerne moins de 3 % des surfaces en grandes cultures en 2020
107Agreste (2021) Graph’Agri 2021. Utilisation du territoire. Grandes cultures.
.

La diversité génétique des espèces cultivées a également diminué, à mesure que les multiples variétés locales ont été délaissées au profit de variétés à haut rendement

108La diversité cultivée du blé tendre a par exemple chuté de moitié entre 1910 et 2010. Voir Goffaux R. et al. (2011) Quels indicateurs pour suivre la diversité génétique des plantes cultivées ? Le cas du blé tendre cultivé en France depuis un siècle. Rapport FRB, Série Expertise et synthèse.
. Ces variétés modernes sont génétiquement très homogènes et adaptées à l’utilisation intensive d’intrants.

openfield
Openfields dans la champagne crayeuse. Un paysage emblématique de l’homogénéité des systèmes agricoles.
Crédits : © Yann Arthus-Bertrand.

L’homogénéité des agrosystèmes contribue au déclin de la biodiversité et entretient la dépendance aux pesticides et aux engrais pour maîtriser les bioagresseurs et renouveler la fertilité des sols. La vulnérabilité des fermes face à des contraintes sur les approvisionnements en intrants se trouve accrue et le manque de diversité des cultures rend ces dernières plus sensibles aux perturbations climatiques ou biologiques

109Reiss ER. et Drinkwater LE. (2018) Cultivar mixtures: a meta-analysis of the effect of intraspecific diversity on crop yield. Ecological Applications 28:62–77.
110FAO (2019) State of the World’s Biodiversity for Food and Agriculture. FAO, Rome.
111Kahiluoto H. et al. (2019) Decline in climate resilience of European wheat. PNAS 116:123–128.
112Renard D. et Tilman D. (2019) National food production stabilized by crop diversity. Nature 571:257–260.
.

Des sols dégradés

Les sols, supports fondamentaux de l’agriculture, sont sensibles à diverses dégradations. Leur profondeur peut diminuer du fait de l’érosion, c’est-à-dire de la perte progressive de petites particules, emportées par le vent ou les pluies. Plus d’un quart des sols en France affichent des pertes annuelles supérieures à une tonne de terre par hectare (0,083 mm) et disparaissent ainsi plus rapidement qu’ils ne se forment par altération de la roche mère

113Ministère de la Transition Écologique et Solidaire (2019) Rapport sur l’état de l’environnement. L’érosion hydrique des sols. Accessible en ligne.
114Densité moyenne des sols : 1 200 kg/m3 ; vitesse de formation comprise entre 0, 058 et 0, 083 mm par an. Voir Montgomery DR. (2007) Soil erosion and agricultural sustainability. PNAS 104:13268–13272.
. L’érosion est aggravée par l’absence d’obstacles au ruissellement (haies, bandes enherbées), les labours fréquents et l’absence de couverts végétaux entre les cultures.

Parcelle agricole subissant un phénomène d’érosion accélérée par ruissellement de l’eau de pluie.
Crédits : © Thibaut Lorin.

D’un point de vue qualitatif, de nombreuses pollutions touchent les sols agricoles et affectent leur productivité

115Commissariat Général au Développement Durable (2019) Rapport de synthèse. L’environnement en France. La Documentation Française (ed.).
116Boots et al. (2019) Effects of Microplastics in Soil Ecosystems: Above and Below Ground. Environmental Science and Technology 53(19):11496–11506.
: résidus de pesticides, microparticules de plastiques, hydrocarbures, métaux lourds. En outre, la qualité des sols agricoles dépend de leur structure et de leur taux de matière organique. Le tassement des sols par le passage régulier des engins agricoles réduit leur productivité et augmente les risques d’érosion et de pertes en nutriments
117Gis Sol (2011) L’état des sols de France. Groupement d’intérêt scientifique sur les sols.
. La richesse en matière organique favorise l’activité biologique des sols, la rétention et la libération progressive des nutriments, l’infiltration et le stockage des eaux pluviales, et donc le maintien de la fertilité des sols au cours du temps
118Gis Sol (2011) L’état des sols de France. Groupement d’intérêt scientifique sur les sols.
. Une étude de 2001 estimait à environ 40 % la part de terres arables déficitaires en matière organique en France
119Roussel O. et al. (2001) Évaluation du déficit en matière organique des sols français et des besoins potentiels en amendements organiques. Étude et Gestion des Sols 8:65–81.
. Les régions concernées sont principalement les plaines de grandes cultures et les terres viticoles.

L’état dégradé de nombreux sols en France diminue leur potentiel nourricier, augmente leur sensibilité à la sécheresse, et rend l’agriculture d’autant plus dépendante aux intrants chimiques et aux interventions humaines. Cela accroît la vulnérabilité du secteur face au dérèglement climatique et à l’épuisement des ressources.

Une urbanisation dévorante

En France, la surface agricole ne cesse de décliner. Elle représente aujourd’hui environ la moitié du territoire national, soit 28 millions d’hectares

120Agreste (2021) Graph’Agri 2021. Utilisation du territoire. Surface agricole utilisée.
, contre près de 35 millions d’hectares en 1960
121Desriers M. (2007) L’agriculture française depuis cinquante ans : des petites exploitations familiales aux droits à paiement unique. Agreste Cahiers 2:3–14.
. La principale cause de ce déclin est aujourd’hui l’artificialisation des sols
122La disparition des terres agricoles est actuellement due à 60 % à l’artificialisation et à 40 % à la déprise agricole (boisement) ; Agreste (2015) L’artificialisation des terres de 2006 à 2014 : pour deux tiers sur des espaces agricoles. Agreste Primeur 326.
, c’est-à-dire la transformation d’espaces naturels ou agricoles en constructions humaines : habitations, routes, jardins, industries, zones commerciales, etc. Depuis 1981, on estime qu’environ deux millions d’hectares de terres ont été artificialisées – soit l’équivalent de deux fois la superficie de la Gironde – et la tendance se poursuit
123Fosse J. (2019) Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ? Rapport France Stratégie.
.

L’étalement urbain est la première cause d’artificialisation. En particulier, l’habitat en maison individuelle a été responsable de la moitié de la consommation d’espace entre 1992 et 2004, soit trois fois plus que l’extension du réseau routier et 37 fois plus que l’habitat collectif

124Agreste (2015) L’artificialisation des terres de 2006 à 2014 : pour deux tiers sur des espaces agricoles. Agreste Primeur 326.
. L’artificialisation progresse trois fois plus vite que la population française et se produit à 70 % dans des zones sans tension sur le marché du logement
125Bouvart C. et al. (2018) Objectif « zéro artificialisation nette ». Éléments de diagnostic. Publication du Commissariat Général au Développement Durable.
.

lotissements
Lotissements résidentiels dans la périphérie nord de Dijon. La construction d’habitats individuels représente la moitié de l’artificialisation.
Crédits : © IGN, Géoportail.

Dans une perspective de baisse des rendements consécutive aux nombreuses perturbations en cours et à venir, l’artificialisation des terres agricoles compromet directement la sécurité alimentaire. Cela est d’autant plus problématique que la plupart des sols rendus ainsi définitivement inutilisables se trouvent à proximité immédiate des bassins de consommation et comptent parmi les plus fertiles de France. L’étalement urbain renforce par ailleurs la dépendance à la voiture individuelle et rend les populations plus vulnérables à une contraction de l’approvisionnement en pétrole.

Une dépendance totale aux carburants pétroliers

L’abondance en pétrole a permis une baisse sans précédent des coûts du transport ayant en quelques décennies complètement transformé l’organisation spatiale des systèmes alimentaires. Poursuivant la logique d’économies d’échelle au cœur du modèle agro-industriel (voir IV. Les obstacles à surmonter), les régions agricoles se sont spécialisées, et les usines agroalimentaires et plates-formes logistiques se sont concentrées à l’extrême.

En France, le nombre de moulins est passé de 40 000 au début du XXe siècle à 6 000 en 1950, et à 394 en 2018

126Astier M. (2016) Quel pain voulons-nous ? Le Seuil, Paris.
127Association Nationale de la Meunerie Française (2019) Fiche statistique 2018. Accessible en ligne.
. Aujourd’hui, seuls 34 moulins produisent les deux tiers du volume total de farine
128Association Nationale de la Meunerie Française (2019) Fiche statistique 2018. Accessible en ligne.
. Entre 1981 et 2011, les unités de production de lait sont passées de 943 à 57, et celles de lait en poudre de 130 à 11
129Ricard D. (2014) Les mutations des systèmes productifs en France : le cas des filières laitières bovines. Revue Géographique de l’Est 54.
. Pour chaque grand groupe de produits laitiers, dix sites industriels géants concentrent environ 70 % de la production nationale
130FranceAgriMer (2016) La transformation laitière française : état des lieux et restructuration.
. Hors volaille, la moitié de la viande produite en France en 2008 était issue d’une vingtaine d’abattoirs industriels
131Le Cain B. (2016) Trop concentrés, multi-espèces : pourquoi les abattoirs français sont critiqués. Le Figaro, données Agreste 2008. Accessible en ligne.
.

Cette concentration industrielle, qui touche également les entrepôts logistiques et les commerces de la grande distribution, engendre mécaniquement un besoin accru en transport routier pour drainer la production agricole sur un vaste territoire avant d’écouler les produits transformés à l’échelle nationale voire internationale. La quasi-totalité des marchandises agricoles produites dans un département français est exportée tandis que la quasi-totalité des aliments qui y sont consommés est importée.

De manière générale, les chaînes de production des aliments se sont complexifiées et internationalisées. L’exemple d’un yaourt à la fraise de grande consommation est édifiant : mises bout à bout, ses étapes de fabrication font intervenir une dizaine d’industries et plus de 9 000 kilomètres de transport routier

132Böge S. (1995) The well-travelled yogurt pot: lessons for new freight transport policies and regional production. World Transport Policy & Practice 1:7–11.
. En moyenne, les produits alimentaires consommés en région parisienne ont parcouru 660 kilomètres
133Billen G. (2011) L’empreinte alimentaire de Paris en 2030.
. Ce système fonctionne en flux tendu. Les stocks, qui engendrent des coûts, sont minimisés autant que possible à chaque étape de la chaîne logistique. Les grandes surfaces reçoivent ainsi plusieurs livraisons quotidiennes. Dans l’ensemble, ce sont l’équivalent de 30 000 semi-remorques qui traversent chaque jour la France pour collecter des denrées, approvisionner les marchés de gros ou les usines agroalimentaires, consolider les flux de marchandises, et livrer les surfaces de vente
134Estimation conservatrice réalisée en prenant pour hypothèse les données suivantes : 70 Gt.km par an de transport de nourriture ou de produits agricoles par voie routière (Barbier C. et al. (2019) L’empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France. Club Ingénierie Prospective Énergie et Environnement, Paris.), 15 tonnes de charge utile moyenne par semi-remorque, taux de remplissage de 80 %, trajet de 500 km.
.

parc international
Le Parc International de Chesnes, à Saint-Quentin-Fallavier (Isère), est la première zone logistique de France et sans doute du sud de l’Europe, avec 300 entreprises sur 1 000 hectares. Plusieurs centaines de semi-remorques livrent chaque jour ces centres de consolidation, depuis lesquels sont approvisionnés les détaillants. Ce sont aujourd’hui plus de 75 % des marchandises alimentaires qui transitent par des entrepôts nationaux ou régionaux, augmentant d’autant les distances parcourues
135Ritzenthaler A. (2016) Les circuits de distribution des produits alimentaires. Avis du Conseil Économique Social et Environnemental.
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Crédits : © CAPI – ULM38.

Côté consommateurs, l’offre alimentaire est massivement dominée par des grandes et moyennes surfaces implantées en périphérie. Le nombre de commerces alimentaires spécialisés a été divisé par quatre depuis 1950

136Ritzenthaler A. (2016) Les circuits de distribution des produits alimentaires. Avis du Conseil Économique Social et Environnemental.
. Aujourd’hui en France, sept communes sur dix – rassemblant environ dix millions d’habitants – ne disposent plus d’aucun commerce d’alimentation générale
137INSEE (2019) Dénombrement des équipements en 2018. Catégories « Hypermarchés », « Supermarchés », « Supérettes » et « Épiceries ».
. Résultat : les déplacements des consommateurs pour leurs achats alimentaires sont réalisés à 90 % en voiture et s’élèvent en moyenne à plus de 60 kilomètres par semaine pour un foyer de trois personnes
138Les Greniers d’Abondance (2020) Vers la résilience alimentaire. Faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires. d’après Barbier C. et al. (2019) L’empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France. Club Ingénierie Prospective Énergie et Environnement, Paris.
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Les contraintes à venir sur l’approvisionnement en pétrole et l’accroissement des tensions économiques et politiques remettent complètement en cause l’organisation spatiale et logistique actuelle du système alimentaire, son hyper-concentration industrielle et la complexité des chaînes de production.

Un appareil technologique complexe

La technologie est au cœur du modèle agro-industriel depuis ses origines. C’est grâce aux machines agricoles, à l’automatisation des chaînes de production agroalimentaires, aux biotechnologies, aux logiciels de gestion des stocks ou des flux logistiques, que les entreprises ont gagné en efficience et réalisé les gains de productivité leur ayant permis d’abaisser leurs coûts de production et de rester compétitives. Plus récemment, les mouvements de l’« AgriTech » et de la « FoodTech » symbolisent l’application des dernières technologies de pointe aux systèmes alimentaires

139GRAIN (2021) Contrôle numérique : comment les Big Tech se tournent vers l’alimentation et l’agriculture (et ce que cela signifie). Accessible en ligne.
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  • les constructeurs de machines et d’équipements agricoles font la promotion de la robotisation et du numérique ;

  • les fabricants d’intrants diffusent des applications de conseil aux agriculteurs basées sur la collecte et le traitement de données en masse (la « big data » au service de l’agriculture) ;

  • les plates-formes de commerce en ligne investissent le marché de l’alimentation à l’aide d’algorithmes d’analyse des préférences des consommateurs et de ciblage publicitaire individualisé.

Si ces technologies ne sont pas toutes en elles-mêmes dénuées d’intérêt, leurs applications actuelles sont généralement motivées par les logiques économiques du modèle agro-industriel : maximisation des profits des entreprises en situation d’oligopole et abaissement des coûts de production (voir IV. Les obstacles à surmonter). Il y a donc toutes les raisons de penser qu’elles ne feront que renforcer les défaillances du système alimentaire et rendront les changements de trajectoire encore plus difficiles

140L’Atelier Paysan (2021) Reprendre la terre aux machines. Le Seuil Anthropocène, Paris.
. En particulier, leur déploiement à grande échelle risque d’aggraver considérablement les problèmes de déclin de la population agricole, d’endettement et d’asymétrie de pouvoir entre industriels d’une part et agriculteurs et consommateurs d’autre part
141Valiorgue B. (2020) Refonder l’agriculture à l’heure de l’anthropocène. Le Bord de L’eau.
. La perte d’autonomie technique et décisionnelle qui en résulterait fragiliserait les exploitations agricoles en cas de dysfonctionnement des équipements ou de durcissement des relations commerciales avec les fournisseurs.

Plus généralement, la complexité technologique et l’absence de souveraineté en la matière – il n’y a par exemple plus aucune entreprise française fabriquant des tracteurs – constituent un facteur de risque face aux dérèglements globaux. La disponibilité et le bon fonctionnement de ces technologies dépendent fondamentalement de ressources abordables en énergie et en métaux, d’une certaine stabilité des chaînes de production mondialisées et de systèmes de transport, d’information et de communication robustes. Les évolutions actuelles remettent en cause ces conditions et rendent les acteurs qui dépendent de ces technologies particulièrement vulnérables aux perturbations.

Renforcer la résilience du système alimentaire

Les sociétés humaines sont à la croisée de sérieuses menaces. Chacune d’entre elles est susceptible, à elle seule, de provoquer un ensemble de perturbations aux lourdes conséquences. Leur aggravation simultanée représente à fortiori un risque de déstabilisation majeur et inédit. Dans ce contexte, l’organisation actuelle du système alimentaire montre d’importantes vulnérabilités.

Les conditions historiques ayant permis au modèle agro-industriel de prospérer sont en effet entièrement remises en question. Il est donc impératif de transformer notre système alimentaire afin d’en renforcer la résilience. Ce concept renvoie à « la capacité d’un système alimentaire et de ses éléments constitutifs à garantir la sécurité alimentaire au cours du temps, malgré des perturbations variées et non prévues »

142Les Greniers d’Abondance (2020) Vers la résilience alimentaire. Faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires.
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La suite de ce rapport s’intéresse aux grandes transformations à mettre en œuvre pour atteindre cet objectif et aux mesures politiques à même de les faire advenir.