Source : Agreste (2019)
L’eau est un facteur limitant crucial pour la production agricole. Dans un contexte de changement climatique rapide, les tensions d’accès à la ressource vont être exacerbées. Le choix des cultures et l’utilisation de pratiques agronomiques économes peuvent limiter la gravité de cette menace.
En France, le climat océanique tempéré assure des précipitations bien réparties tout au long de l’année sur la majeure partie du territoire. Les grandes cultures, qui occupent environ la moitié de la surface agricole et fournissent la base de notre alimentation, sont pour la plupart pluviales : elles ne nécessitent pas d’irrigation. En 2010, 9 % des terres agricoles avaient accès à un dispositif d’irrigation 1
Agreste (2012) Des surfaces irrigables en baisse à partir de 2000. Agreste Primeur 292.2
Agreste (2019) GraphAgri 2019. Pratiques culturales.3
On distingue prélèvement et consommation d’eau. Seule une partie de l’eau prélevée est consommée par absorption ou évaporation, tandis que le reste est restitué aux cours d’eau après utilisation (avec une qualité potentiellement altérée et/ou une modification du régime des eaux, comme dans le cas d’une centrale nucléaire). La consommation a donc un impact direct sur la disponibilité de l’eau.4
Observatoire des territoires (2009) Les prélèvements en eau par usage. Accessible en ligne.5
Conseil d’État (2010) Rapport annuel. L’Eau et son droit.
Les besoins d’irrigation varient beaucoup d’une région à une autre. Ceci s’explique principalement par les différences de climat et par les besoins très variables des cultures. En particulier, le développement important de la production de maïs pour l’alimentation animale dans la seconde moitié du XXe siècle a fortement accru la consommation estivale d’eau dans certaines régions. Pour seulement 10 % des surfaces cultivées, la maïsiculture représente la moitié des surfaces irriguées 6
Agreste (2019) GraphAgri 2019. Pratiques culturales ; Céréales, oléagineux, protéagineux.
La provenance de l’eau, elle aussi, varie beaucoup d’un territoire à un autre. La façade maritime, le bassin parisien et l’est de la France concentrent leur usage sur les nappes souterraines, tandis que l’irrigation repose essentiellement sur les eaux de surface (lacs, rivières, retenues collinaires) dans les départements du sud (Figure VR5.2). C’est ce dernier usage qui pose le plus problème en période estivale.
Par ailleurs, les besoins en eau varient grandement d’une année à l’autre. Par exemple, lors d’une année très sèche telle que 2003, la consommation d’eau à des fins d’irrigation a plus que doublé en Aquitaine 9
Agence de l’eau Adour-Garonne (2003) Redevance irrigation – campagne 2002 et 2003.10
Agreste (2003) Note de conjoncture générale.11
Grillakis MG. (2019) Increase in severe and extreme soil moisture droughts for Europe under climate change. Science of The Total Environment 660:1245–1255.
Mais les principales menaces de sécheresse ne vont prendre toute leur réalité que dans les décennies qui viennent, et ce quand bien même nous réussirions à réduire fortement dès aujourd’hui nos émissions de gaz à effet de serre. L’inertie du système climatique rend les mesures d’adaptation indispensables.
Le rapport d’information des sénateurs Dantec et Roux sur le dérèglement climatique souligne que «en l’absence de mesures d’adaptation fortes de la politique de l’eau, tous les usages de l’eau (préservation des milieux aquatiques, consommation humaine, tourisme, agriculture) seraient fortement affectés et seraient mis en concurrence, avec un risque de sacrifier les intérêts de certains usagers» 12
Dantec R. et Roux JY. (2019) Adapter la France au dérèglement climatique à horizon 2050 : urgence déclarée. Rapport d’information fait au nom de la Délégation sénatoriale à la prospective, n° 511.
La plupart des régions souffriront en milieu de siècle d’un taux d’humidité des sols très dégradé 13
Météo-France/CLIMSEC (2012) Résultats de l’étude CLIMSEC visualisés sur la plate-forme Drias, données Météo-France, CERFACS, IPSL. Accessible en ligne.
Publié par le BRGM, le rapport Explore 70 14
Explore 2070 (2012) Synthèse du projet Explore 2070. Accessible en ligne.
une baisse de 10 à 25 % de la recharge des nappes phréatiques à l’échelle nationale, et jusqu’à 30 à 50 % dans le Sud-Ouest. Ceci serait notamment dû à une intensification de l’évapotranspiration, au détriment de l’alimentation des nappes ;
une baisse de 10 à 40 % du débit moyen annuel des cours d’eau et des étiages plus sévères, plus longs et plus précoces, avec des débits estivaux réduits de 30 à 60 %.
Menaces associées : changement climatique
L’eau est l’un des principaux facteurs limitants des cultures. Face à des sécheresses de plus en plus fréquentes et sévères, les rendements des grandes cultures et la disponibilité en fourrages vont peu à peu se dégrader. De graves crises agricoles liées à des épisodes de sécheresse extrêmes sont également à prévoir.
Faute d’une politique préventive suffisamment ambitieuse, la consommation agricole entrera de plus en plus fréquemment en compétition avec les usages domestiques prioritaires, dont l’eau de boisson. Le traitement palliatif de ces crises obligera de se tourner régulièrement vers le transport routier pour assurer ce besoin vital.
Le rapport prospectif Garonne 2050 conclut que «face à l’ampleur des problèmes futurs, seules des ruptures fortes des modes de production et de consommation permettant de réduire drastiquement la demande, pourraient à répondre à l’enjeu*» 16
Agence de l’eau Adour-Garonne (2014) Garonne 2050. Étude prospective sur les besoins et les ressources en eau à l’échelle du bassin Adour-Garonne.
L’évolution des pratiques agricoles peut aussi réduire les besoins d’irrigation en favorisant l’infiltration et la rétention des eaux dans les sols. C’est l’un des objectifs de l’agroécologie et des pratiques associées : couverture permanente du sol, obstacles au ruissellement (haies, bandes enherbées, talus), augmentation de la teneur des sols en matière organique (voir voie de résilience n°7). Pour les besoins résiduels des cultures maraîchères et fruitières, les pratiques d’irrigation économes (goutte à goutte) sont à privilégier.
Plus généralement, l’ensemble du bassin versant doit faire l’objet d’une politique de gestion commune de la ressource en eau 17
Agence de l’eau Adour-Garonne (2018a) Plan d’adaptation au changement climatique du bassin Adour-Garonne : notre avenir passe par l’eau ! Accessible en ligne.18
Dörfliger N. (2019) Réserves d’eau souterraine : l’été sera sec. The Conversation. Accessible en ligne.
Sans remettre en cause l’irrigation en soi, l’usage actuel de la ressource en eau, tout comme certaines mesures d’adaptation envisagées, apparaissent inappropriés dans un contexte d’assèchement progressif.
En particulier, l’augmentation des capacités de stockage de l’eau en surface, grâce à la construction de « bassines » ou de retenues collinaires 19
Ces deux types d’ouvrages se distinguent notamment par l’origine de l’eau stockée : pompage de l’eau des nappes souterraines pour les bassines, ruissellement des eaux de pluie pour les retenues collinaires.20
Di Baldassarre G. et al. (2018) Water shortages worsened by reservoir effects. Nature Sustainability 1:617–622.21
Habets F. (2019) Barrages et réservoirs : leurs effets pervers en cas de sécheresses longues. The Conversation. Accessible en ligne.
Analyser, avec les agences de l’eau, les tensions déjà existantes sur la ressource et les conséquences attendues du changement climatique. L’étude ne doit pas se limiter au territoire proche mais envisager également les impacts des usagers plus lointains.
En partenariat avec les syndicats d’irrigation, dresser un diagnostic des exploitations les plus dépendantes à l’irrigation, suivre l’évolution de l’usage par secteur, et fixer des objectifs ambitieux de réduction de l’usage de l’eau échelonnés dans le temps. En fonction des contextes locaux, il est possible de s’appuyer sur les Schémas d’Aménagement et de Gestion de l’Eau (SAGE) et de leur volet prescriptif ou de leurs recommandations.
Concevoir et mettre en oeuvre, avec les partenaires locaux, organismes professionnels agricoles, syndicats d’eau, d’irrigation et agences de l’eau, une politique de conseil et de soutien économique aux choix d’assolement économes en eau.
Favoriser dès l’installation des modèles d’exploitations économes en eau. En particulier, faire diminuer la place du maïs dans l’assolement, au profit d’autres cultures directement valorisables en alimentation humaine et plus résistantes aux conditions estivales sèches (blé, tournesol, millet, sorgho…) 22
Agreste (2012) Des surfaces irrigables en baisse à partir de 2000. Agreste Primeur 292.
Mettre en place un cycle de formation avec les organismes professionnels agricoles. Cibler les exploitations les plus consommatrices pour former leurs exploitants aux pratiques permettant d’améliorer la rétention d’eau dans les sols, et aux techniques d’irrigation économes.
Après traitement, les eaux des stations d’épuration sont rejetées dans les milieux aquatiques. Cette ressource peut à la place être directement utilisée pour l’irrigation de terres situées à proximité. Cette pratique permet également de fertiliser les cultures car des nutriments sont encore présents dans les eaux traitées (voir voie de résilience n°11).
La gestion intégrée de la ressource en eau s’accompagne d’une amélioration nette de sa qualité. L’agriculture peut être une source importante de pollution de la ressource aquatique, ou au contraire participer à sa préservation. À l’échelle nationale, la pollution de l’eau par les pesticides et les nitrates coûte a minima 1,7 milliard d’euros par an pour distribuer une eau potable, et s’il fallait éliminer les polluants agricoles présents dans l’eau, cela coûterait au moins 54 milliards d’euros par an 26
Solagro (2016) Le scénario Afterres2050 version 2016.27
Agence de l’eau Seine Normandie citée dans Terre de Liens (2018) Agir sur le foncier agricole. Un rôle essentiel pour les collectivités locales.
L’étude prospective Garonne 2050 souligne qu’en l’absence de mesures, la baisse du rythme de renouvellement des eaux de surface aura pour conséquence une moindre dilution des polluants et une augmentation de la température moyenne au sol 28
Agence de l’eau Adour-Garonne (2014) Garonne 2050. Étude prospective sur les besoins et les ressources en eau à l’échelle du bassin Adour-Garonne.
Les obstacles à la limitation des besoins en eau peuvent être économiques (cultures moins rémunératrices pour les agriculteurs), psychologiques (opposition, freins au changement), techniques (pratiques et matériel à acquérir) ou politiques (conflits d’intérêts entre acteurs). La concertation des usagers et des organismes de gestion est essentielle, de même que l’accompagnement technique et financier des agriculteurs.
Volume d’eau prélevé à des fins agricoles
SAU irriguée par type de cultures