Crédits : Les Greniers d’Abondance, CC BY-SA ; Pixabay.
Crédits : Les Greniers d’Abondance, CC BY-SA ; Pixabay.
Le paysage agricole français, très diversifié jusqu’à la première moitié du XXe siècle, pourvoyait à une grande partie des besoins alimentaires à l’échelle locale. Les régions agricoles sont aujourd’hui largement spécialisées. À l’échelle d’un bassin de vie, presque toute la production agricole est exportée, tandis que presque tous les aliments consommés sont importés. Relocaliser le système alimentaire pour renforcer sa résilience nécessite de développer une agriculture nourricière, donc diversifiée.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’objectif de souveraineté alimentaire nationale a incité au développement d’une politique agricole productiviste. L’essor des transports et du libre échange ont permis aux régions agricoles de se spécialiser 1
Le Noë J. et al. (2018) Long-term socioecological trajectories of agro-food systems revealed by N and P flows in French regions from 1852 to 2014. Agriculture, Ecosystems and Environment 265:132–143.
Bien que la France puisse être considérée comme une grande puissance agricole du fait de ses importants excédents commerciaux pour certaines productions (céréales, produits animaux), on constate toutefois une perte d’autonomie alimentaire 2
On entend ici par autonomie alimentaire la capacité à garantir la sécurité alimentaire en utilisant les seules ressources du territoire. C’est une propriété qui précise les conditions de l’autosuffisance alimentaire, cette dernière pouvant s’entendre comme la capacité à produire de quoi subvenir à ses propres besoins alimentaires indépendamment de l’origine des facteurs de production utilisés (engrais, énergie…). Un territoire peut être autosuffisant mais peu autonome. En pratique, l’autonomie alimentaire n’est que rarement totale.
À l’échelle de la ferme
Les exploitations familiales abritaient plus de la moitié de la population française jusqu’à la fin du XIXe siècle 3
Molinier J. (1977) L’évolution de la population agricole du XVIIIe siècle à nos jours. Économie et statistiques 91:79–84.4
Mazoyer M. et Roudart L. (1997) Histoire des agricultures du monde : du néolithique à la crise contemporaine. Le Seuil, Paris.5
Agreste (2019) GraphAgri 2019. Exploitations en France.
À l’échelle du bassin de vie 6
L’INSEE définit un bassin de vie comme le « plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès aux équipements et services les plus courants ». Sa délimitation se base sur le flux migratoire quotidien de la population ; il peut donc être rapproché de l'aire urbaine, périmètre géographique de référence dans les enquêtes socio-économiques territoriales.
La diversité du paysage agricole répondait à une grande partie des besoins alimentaires de la population en dehors des grandes agglomérations. Le transport de longue distance concernait principalement des produits de terroir tels que le vin et l’huile d’olive, ou permettait d’équilibrer les excédents et déficits régionaux pour les céréales et les produits laitiers. Les régions exportent aujourd’hui la quasi-totalité de leur production. Même dans les territoires conservant une certaine diversité agricole, tels que l’aire urbaine de Lyon, on observe que la grande majorité de la production est exportée, tandis que presque tous les aliments consommés sont importés 7
Utopies (2017) L’autonomie alimentaire des villes.
À l’échelle nationale
40 % de la surface agricole française est au service des exportations, tandis que nos importations représentent l’équivalent de 30 % de la surface agricole française 8
Solagro (2019) Le revers de notre assiette. Changer d’alimentation pour préserver notre santé et notre environnement.9
Solagro (2019) Le revers de notre assiette. Changer d’alimentation pour préserver notre santé et notre environnement.10
Solagro (2019) Le revers de notre assiette. Changer d’alimentation pour préserver notre santé et notre environnement.
Le systèmes alimentaire actuel repose donc sur des fermes et des régions agricoles très fortement spécialisées, des filières d’approvisionnement mondiales pour la plupart des facteurs de production (voir voies de résilience n°3, n°4 et n°11) et de longs circuits de distribution (voir voie de résilience n°9). Les régions françaises, malgré leurs importantes productions agricoles, montrent une faible autonomie alimentaire. En tant que consommateurs, nos choix alimentaires sont entièrement déconnectés de la disponibilité géographique et saisonnière régionale.
Menaces associées : dégradation et artificialisation des sols, épuisement des ressources énergétiques et minières, instabilité économique et politique
La spécialisation des régions agricoles s’est traduit par une réduction de l’offre de produits locaux et une distanciation des producteurs et des consommateurs. Notre capacité à rassembler les aliments nécessaires à un régime équilibré repose dès lors sur des filières d’approvisionnement de plus en plus longues et complexes (voir voie de résilience n°9). Il en résulte une vulnérabilité directe face à l’épuisement des ressources pétrolières et aux risques de crise affectant les moyens de transports et/ou de communication : inondations, vieillissement des infrastructures, blocages politiques ou économiques…
Sur le plan environnemental, la spécialisation des exploitations et des territoires pose de nombreux problèmes écologiques, qui aggravent certaines menaces pesant sur la production agricole 12
Meynard JM. et al. (2013) Freins et leviers à la diversification des cultures en France. Étude au niveau des exploitations agricoles et des filières. Synthèse du rapport d’étude, INRA.
l’éloignement des zones d’élevage et de culture diminue le recyclage des éléments minéraux (azote, phosphore, potassium…) issus des effluents d’élevage, et conduit ce faisant à un large gaspillage de ressources ainsi qu’à des pollutions de l’eau (nitrates, phosphates) et de l’air (ammoniac, oxydes nitreux) ;
on observe dans les zones agricoles spécialisées une perte de biodiversité, liée au remplacement des prairies par des cultures annuelles, à la réduction de la diversité d’habitats, et à l’usage abondant des pesticides ;
la concentration des cultures irriguées exacerbe les tensions sur l’eau ;
la spécialisation s’accompagne d’une réduction du nombre d’espèces cultivées et d’un raccourcissement des rotations, qui engendre des difficultés à maîtriser les bioagresseurs 13
Meynard JM. et al. (2013) Freins et leviers à la diversification des cultures en France. Étude au niveau des exploitations agricoles et des filières. Synthèse du rapport d’étude, INRA.
la spécialisation, et particulièrement le raccourcissement des rotations, participe au plafonnement des rendements des grandes cultures observé aujourd’hui 14
Benett AJ. et al. (2012) Meeting the demand for crop production : the challenge of yield decline in crops grown in short rotations. Biological Reviews 87: 52–71.15
Jeuffroy MH. et al. (2012) Conséquences de l’évolution des systèmes de culture en France sur les rendements du blé et du colza. Colloque SFER-ABER « Le foncier dans tous ses états : productivité, marché et gestion », Lille, 25 mai 2012.
de manière générale, les territoires spécialisés dans un faible nombre de productions sont plus vulnérables face aux aléas climatiques ou biologiques.
Diversifier les cultures garantit au contraire une meilleure résilience et une plus grande stabilité de la production globale 16
Renard D. et Tilman D. (2019) National food production stabilized by crop diversity. Nature 571:257–260.
La spécialisation agricole excessive s’oppose à la modularité du système alimentaire, c’est-à-dire à la possibilité de fonctionner en unités relativement autonomes. La modularité est un facteur de résilience important, permettant à la fois de mieux amortir les chocs, et de revenir plus rapidement à un état fonctionnel grâce à la coopération entre les territoires.
Un projet de résilience alimentaire implique de retrouver une agriculture nourricière. Les territoires doivent se fixer des objectifs d’autonomie alimentaire pour différentes denrées de base. Cela implique de faire évoluer une partie de l’activité des exploitations vers la production de ces aliments et de relocaliser les facteurs de production. Il est également nécessaire de protéger et de valoriser les terres cultivables dans et à proximité des villes, tant pour de l’agriculture professionnelle que pour des productions familiales en volumes conséquents.
La première étape pour améliorer son autonomie alimentaire à l’échelle d’une collectivité territoriale est de connaître la capacité de production locale, ainsi que les besoins de consommation des habitants. Un pré-diagnostic peut être réalisé à l’aide d’une simple comparaison entre les surfaces cultivées sur les terres de la collectivité et les besoins de la population correspondante. Une étude plus poussée des cultures à développer peut ensuite être réalisée, en tenant compte des spécificités géographiques du territoire.
Les producteurs en grandes cultures peuvent avantageusement allonger leurs rotations en y intégrant des légumes et légumineuses, et ainsi diversifier leur production. Des outils et infrastructures adaptés à ces cultures (semis, récolte, tri, stockage, transformation, etc..) et dimensionnés aux volumes attendus devront également être accessibles.
Pour accompagner cette diversification, les collectivités peuvent proposer ou identifier des débouchés, les qualifier, les quantifier, voire amorcer des pistes de contractualisation, de partenariat et de mise en relation de l’offre et de la demande. La construction de filières de commercialisation locales doit également être soutenue (voir voie de résilience n°9).
La commande publique de la restauration collective peut introduire des critères pour rendre ses appels d’offre accessibles aux producteurs locaux (voir voie de résilience n°10). En leur garantissant ainsi des débouchés, les collectivités accompagnent l’évolution des itinéraires de production des exploitants : assolements, cultures prioritaires, variétés, calibres…
Les villes et leurs périphéries sont des zones privilégiées pour des productions sur petites surfaces de fruits et légumes frais. La proximité immédiate entre producteurs et consommateurs permet de diminuer fortement les besoins en pétrole pour le transport. Limitée du point de vue strictement calorique, l’agriculture urbaine et périurbaine peut cependant jouer un rôle important dans la diversification alimentaire. Elle participe au dynamisme et à la qualité de vie des quartiers concernés, et permet de sensibiliser les citoyens aux enjeux de résilience alimentaire.
Certains projets d’agriculture urbaine « hors-sol », coûteux et difficilement généralisables, reposant sur des équipements sophistiqués, ne semblent toutefois pas à priori améliorer significativement la résilience alimentaire de la ville.
La production de fruits et légumes frais par les citoyens eux-mêmes peut jouer un rôle déterminant dans la résilience alimentaire d’un territoire. Elle sensibilise efficacement les habitants et joue un rôle social et économique important. Les collectivités peuvent mettre à disposition des terrains pour développer des jardins partagés, et organiser des ateliers de formation au jardinage.
La recherche d’une meilleure autonomie alimentaire permet de mieux maîtriser les conditions sociales et environnementales de la production alimentaire. En particulier, la dépendance à des filières longues rend complexe le contrôle des impacts environnementaux associés aux produits d’import.
Une politique de participation collective à la production alimentaire permet un accès à une alimentation de qualité au plus grand nombre, en particulier aux ménages les plus défavorisés. En Russie, où les collectifs de jardins occupent une place importante, on remarque que les collectifs 19
Marloie M. et Boukharaeva L. (2011) Des sols agricoles au service de la résilience urbaine : réflexions à partir du cas de la Russie. Espaces et Sociétés 147:135–153.
réduisent la dépendance des foyers modestes vis-à-vis de l’assistance sociale ;
contribuent à la réinsertion des personnes en difficulté ;
fortifient le lien social ;
améliorent la santé et augmentent l’espérance de vie de leurs adeptes ;
fournissent un lieu de loisir et de remise en forme abordable pour la majorité ;
permettent de faire face aux vagues de chaleur de l’été continental, en minimisant l’effet d’îlot de chaleur urbain, et en offrant un lieu de vie adapté à la saison chaude.
Potentiel agricole du territoire
Tous les territoires ne se prêtent pas à toutes les productions agricoles, qui peuvent être plus ou moins bien adaptées au sol et au climat local. Les territoires difficiles comme les régions d’altitude doivent pouvoir bénéficier de la solidarité des régions naturellement plus favorables à des activités agricoles diversifiées. Cependant, la majorité de la population française vit dans des régions pouvant accueillir la plupart des productions de base.
Compétition entre les cultures
Les productions agricoles non nourricières (boissons alcoolisées) ou celles répondant aux cahiers des charges Appellation d’Origine Protégée (AOP) et Indication Géographique Protégée (IGP) peuvent avoir une valeur ajoutée importante (économiquement ou culturellement). Beaucoup de surfaces leur sont parfois allouées sur un même territoire. Il est avisé de développer au maximum la diversité agricole pour les surfaces restantes.
Pollutions urbaines
Les projets de production alimentaire en milieu urbain peuvent être freinés par la dégradation et la pollution des sols. Dans le cas de réhabilitation de friches industrielles par exemple, des études doivent être menées afin de garantir l’absence de risques sanitaires pour les futurs producteurs et consommateurs.
Adéquation entre besoins des habitants et production locale
Surface de jardins familiaux par habitant
État des lieux quantifié de l’origine des achats (département, départements limitrophes, France, Union Européenne) en restauration collective publique