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La grande majorité des produits alimentaires ont fait l’objet d’une ou plusieurs transformations : meunerie pour la farine, pression pour l’huile, fermentation pour les produits laitiers, abattage et découpe pour la viande… L’industrie agroalimentaire s’est concentrée et l’essentiel de la production repose désormais sur de grosses unités, distantes des fermes et des consommateurs. Limiter la dépendance du système alimentaire aux transports et aux énergies fossiles passe donc par la relocalisation d’unités de transformation.
Dans les régions du monde à saisonnalité marquée, comme l’Europe, les principales productions agricoles sont irrégulières au cours de l’année. La plupart des denrées agricoles brutes se conservant très mal dans le temps, il est indispensable de disposer de moyens de stockage et de conservation pour assurer un régime varié tout au long de l’année. La première fonction de la transformation est donc de protéger les produits alimentaires des bactéries, champignons, insectes et autres animaux. Elle permet aussi de préserver voire d’améliorer les qualités nutritionnelles de certains aliments (notamment grâce aux fermentations) et d’obtenir des produits concentrés d’usage facilité (huiles, sucre).
Les procédés de transformation peuvent être répartis en trois catégories 1
FAO (2005) Transformer les aliments pour améliorer les moyens d’existence. FAO, Rome.
La première transformation consiste à stabiliser les aliments après récolte. Il s’agit par exemple du séchage, de la mouture des céréales, ou de l’extraction de l’huile des graines.
La transformation secondaire s’applique aux produits frais et aux produits de première transformation, et permet d’obtenir une plus grande diversité d’aliments. La fabrication de pain, de laitages, de viande, de boissons fermentées, de conserves ou de produits surgelés en sont des exemples.
Enfin, les produits « ultra-transformés » sont issus de nombreuses étapes et techniques de transformation industrielles, en vue d’obtenir des repas « prêts à consommer ».
Environ 80 % des dépenses alimentaires des ménages concernent des aliments transformés 2
Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation (2018) Panorama des industries agroalimentaires – édition 2018.3
Si la viande ou le lait sont généralement classés comme des produits non transformés d’un point de vue nutritionnel, ces aliments doivent cependant toujours passer par des unités de transformation spécialisées : laiteries et abattoirs.
Le secteur de la transformation génère en France 600 000 emplois, dont environ trois quarts dans l’industrie agroalimentaire et un quart dans l’artisanat commercial de charcuterie et de boulangerie-pâtisserie 4
Agreste (2019) GraphAgri 2019. Entreprises agroalimentaires.
Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les activités de transformation se sont concentrées à la fois économiquement et géographiquement. Suivant la tendance observée dans les autres industries, cette concentration s’explique notamment par le développement massif du transport routier et maritime, permis par l’abondance et le faible coût du pétrole. Dans ce contexte particulier, les économies d’échelle ont permis à quelques grands groupes de s’imposer face à une multitude d’acteurs locaux ou régionaux. Il demeure en France de nombreuses petites entreprises de transformation alimentaire, dont les circuits d’approvisionnement et de distribution sont avant tout locaux, mais en termes de volumes transformés, les grands groupes industriels dominent très largement le marché : seules 2 % des entreprises représentent 76 % des effectifs salariés et concentrent 85 % du chiffre d’affaires du secteur 5
Agreste (2019) GraphAgri 2019. Entreprises agroalimentaires.
Farine et pain
En un siècle, le nombre de moulins a été divisé par 100, passant de 40 000 au début du XXe siècle à 6 000 en 1950 6
Astier M. (2016) Quel pain voulons-nous ? Le Seuil, Paris.7
Association Nationale de la Meunerie Française (2019) Fiche statistiques 2018. Accessible en ligne.8
Association Nationale de la Meunerie Française (2019) Fiche statistiques 2018. Accessible en ligne.
La filière s’est aussi fortement concentrée économiquement : quatre groupes (NutriXo, Moulins Soufflet, Ariane Meunerie et Grands Moulins de Strasbourg) produisent à eux seuls 51 % de la farine fabriquée en France 9
Association Nationale de la Meunerie Française (2019) Fiche statistiques 2018. Accessible en ligne.
Produits laitiers
En France, plus d’une unité de transformation laitière sur deux a fermé ses portes en 20 ans, entre 1986 et 2006 10
Agreste (2008) La filière laitière en Auvergne. Transformation laitière. Accessible en ligne.11
FranceAgrimer (2016) La transformation laitière française : état des lieux et restructuration.
Viande
En 2008, la moitié de la viande produite en France était issue d’une vingtaine d’abattoirs industriels 13
Pour les animaux de boucherie (bovins, ovins, caprins, porcins, chevaux) ; Le Cain B. (2016) Trop concentrés, multi-espèces : pourquoi les abattoirs français sont critiqués. Le Figaro, données Agreste 2008. Accessible en ligne.14
Caullet J-Y. (2016) Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie.15
Caullet J-Y. (2016) Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie
Consommation énergétique
Les industries agroalimentaires ont par ailleurs des besoins importants en énergie. Du même ordre de grandeur que l’énergie directement consommée sur les exploitations agricoles, ceux-ci reposent pour 60 % sur l’énergie fossile (principalement du gaz naturel) 17
Agreste (2019) GraphAgri 2019. Consommation d’énergie dans les IAA.
Menaces associées : épuisement des ressources énergétiques et minières, instabilité économique et politique
Les produits non transformés constituant une faible part de notre alimentation et se conservant pour l’essentiel très mal, la sécurité alimentaire d’un territoire repose sur le bon fonctionnement de ses filières de transformation. En cas d’insuffisance ou de défaillance des industries de transformation, les produits concernés seraient confrontés tantôt à des pics de surproduction pendant lesquels le gaspillage serait très important, tantôt à des périodes de pénurie.
La complexification des chaînes de transformation contribuent à l’allongement et à la multiplication des étapes de transport. La raréfaction des énergies fossiles remet en cause ce paradigme, et fait peser une menace sur ce type d’organisation très centralisée. Les unités de très grande dimension, qui drainent la production agricole sur un vaste territoire avant d’écouler les produits transformés à l’échelle nationale voire internationale, dépendent d’un réseau de transport fonctionnel, d’infrastructures à très bas coût d’usage, et d’une énergie très bon marché. Une perturbation localisée touchant un seul site d’envergure peut avoir des conséquences disproportionnées sur l’ensemble du système alimentaire. La dépendance des entreprises de transformation elles-mêmes aux énergies fossiles est également un facteur de vulnérabilité.
Parer à l’éventualité de contraintes sur les chaînes de transport demande de diversifier les échelles des filières de transformation. Il s’agit de développer des unités complémentaires locales pouvant assurer les besoins de base de la population, en privilégiant des outils facilement réparables, peu dispendieux en énergie et/ou basés sur des énergies renouvelables (voir voie de résilience n°3).
Il semble en particulier pertinent de développer :
à l’échelle des fermes, des ateliers de première transformation (séchoirs, conserveries, fromageries, moulins et fours à pain) ;
à l’échelle d’une commune ou d’une intercommunalité, des outils de plus grande capacité, demandant plus d’investissements et permettant des économies d’échelle (moulins, pressoirs à huile, conserveries, abattoirs fixes ou mobiles) ;
des capacités de stockage associées à ces unités, permettant de ne pas fonctionner en flux tendus.
Il est intéressant de mutualiser ces équipements entre producteurs, professionnels de la transformation, collectivités et particuliers afin d’assurer leur amortissement et les frais de fonctionnement. Ces unités de transformation apporteront des débouchés directs aux producteurs locaux, en leur offrant la possibilité de diversifier leur production avec peu d’investissements. Elles peuvent être mises à la disposition de professionnels ou prendre la forme d’ateliers de transformation collectifs. Ces derniers sont généralement animés par un porteur de projet, ou un salarié qui accompagne l’utilisateur ou réalise seul la tâche de transformation.
Ce diagnostic doit permettre d’identifier les filières qui ont besoin d’être soutenues ou développées sur le territoire, en consignant :
la nature des unités de transformation existantes ;
leur capacité et leur échelle de rayonnement ;
le niveau d’adéquation avec la production agricole et les besoins locaux.
Les collectivités peuvent mobiliser leur compétence en développement économique pour :
Accompagner les porteurs de projet en favorisant leur intégration dans les réseaux d’acteurs locaux ; en les aidant dans la recherche de financements publics ou privés (voir Constuire et financer un projet de résilience alimentaire), et en facilitant directement leur installation (mise à disposition de foncier ou d’immobilier, zones d’activité dédiées) ;
Participer à la création et au bon fonctionnement de sociétés coopératives ;
Conditionner les aides aux entreprises au renforcement de la résilience alimentaire du territoire.
Pour ce type de projets, les différents organismes locaux de développement rural sont un appui précieux (DRAAF, Chambre d’agriculture, Groupements d’Agriculteurs Biologiques, pôle InPACT). Ils peuvent faciliter le lien avec les producteurs, l’évaluation des besoins et des possibilités d’approvisionnement, l’identification des obstacles, etc. La qualité des liens entre les services d’une collectivités et avec les territoires voisins est ici un facteur de réussite important.
La commande publique de la restauration collective, lorsqu’elle cible en priorité le local, peut directement soutenir économiquement les unités de production locales en leur fournissant des débouchés directs (voir voie de résilience n°10).
Les collectivités peuvent structurer une filière territoriale depuis la production agricole jusqu’à la transformation et la commercialisation. Il s’agit d’un levier majeur pour renforcer la résilience alimentaire locale. Plusieurs territoires se sont ainsi lancés dans le développement de filières blé-farine-pain, comme le Parc Naturel Régional du Perche (Eure-et-Loir) qui a impulsé la création d’une marque de pain local, ou le cluster agroalimentaire Uztartu qui a permis de relancer la culture du blé au Pays Basque et de développer une filière blé/farine/pain entièrement locale.
Le développement d’unités de transformation locales permet la création d’emplois non délocalisables sur le territoire. La structuration de filières de qualité assure une diversification et une valorisation des revenus ainsi que le maintien de savoir-faire spécifiques liés aux productions de terroir. La mutualisation et la mise à disposition des outils aux agriculteurs qui le souhaitent permet une meilleure répartition de la valeur créée tout en réalisant des économies d’échelle. Cela permet en outre le développement et le renforcement des réseaux d’entraide.
Concurrence inégale
La concentration économique de l’industrie agroalimentaire permet aux grands groupes d’investir massivement dans le marketing et la communication, et ainsi d’asseoir leur position dominante. Selon les produits, la publicité représente entre 5 et 15 % du prix de vente final 18
Rastoin J-L. (2012) L’industrie agroalimentaire au cœur du système alimentaire mondial. Dans Développement, alimentation, environnement : changer l’agriculture ? Dossier Regards sur la Terre 2012.
Modèle économique
Une unité de transformation est un investissement important dont l’amortissement peut être difficile. De manière générale, les modèles plus résilients ne sont souvent pas les plus rentables tant que le contexte reste suffisamment favorable au modèle industrialisé. Des structures coopératives soutenues par les politiques publiques locales et les consommateurs peuvent néanmoins constituer des solutions économiquement viables.
Intérêts divergents
L’industrie agroalimentaire a un pouvoir économique et politique extrêmement fort. Des oppositions multiples peuvent venir freiner le développement de projets de territoire allant contre leurs intérêts. Les collectivités peuvent jouer sur la complémentarité des échelles et la meilleure rémunération des agriculteurs du territoire pour renforcer la légitimité politique de ces projets.
Faible soutien des outils de transformation locaux
Les unités de transformation territoriales pâtissent d’un manque de soutien de la part des pouvoirs publics : moins de 3 % des fonds de la politique de développement rural ont été alloués à cette industrie de 2014 à 2020 19
Manchon A. et Marigot A. (2018) Bio : il faut revoir notre copie. La Gazette de la Société et des Techniques 98. Le constat est le même pour les aides à l’innovation et les fonds du programme d’investissement d’avenir, qui s’est terminé en 2017.
Nombre d’unité de transformation sur le territoire
Volumes transformés par type de produit
Capacités de stockage pour des produits alimentaires de base